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Posté par BoDoï le 2 juin 2006 dans Extraits d'albums • Pas de commentaires« NOUS, TRADUIRE DES MANGAS ? POUAH, MÔSSIEUR ! »
Qui dit hara-kiri dit Japon, qui dit Japon dit manga. Avoir dû « hara-kiriser » la collection J’ai Lu-BD, alors qu’elle avait si bien démarré, nous avait laissé à tous un goût d’amertume. Quand le phénomène manga commença à prendre de l’extension en France, début 1995, il fut décidé d’adjoindre deux séries japonaises à notre programme et, naturellement, on se tourna vers moi pour les découvrir et les acheter. Pour y parvenir, il me fallut un grand coup de pouce du hasard, car je ne m’y entendais guère. Aussi est-ce par un miracle quasi post-euclidien qu’une collection « manga » vit effectivement le jour.
Anticipons un peu : la directrice du livre de la FNAC passa un jour d’avril 1996 par mon bureau et vit nos deux premiers mangas sur mon bureau. « Cela vous intéresse vraiment ? » me demanda-t-elle. « Je pense que ces livres sont l’aboutissement de ma carrière éditoriale, lui répondis-je très sérieusement. Ils évoquent pour moi le labyrinthe de Borges composé d’une unique ligne droite. J’ai acheté ces mangas sans en comprendre un seul mot et, maintenant qu’ils sont traduits, je n’y comprends toujours rien. C’est une manifestation d’art brut. » Elle partit persuadée que j’étais dément, ce qui ne surprit personne dans la profession.

J’avais pourtant essayé d’agir classiquement et nous nous étions mis en quête de traducteurs de japonais qui pourraient me guider et me résumer le contenu de ces BD. « Des mangas, pouah !, s’exclamèrent-ils en chœur, nous sommes des traducteurs littéraires, Môssieur. » Dont acte, dont acte. « Qu’allez-vous faire ? » me demanda Clotilde, après un troisième échec. « J’y vais à pied, comme Diogène », lui répondis-je. Elle ne manifesta nulle surprise et eut le bon goût de ne pas me proposer de lanterne.
Quelques coups de fils m’apprirent l’existence d’une librairie japonaise à Paris, de trois boutiques spécialisées en manga et d’un antre réservé aux seuls Japonais de la région. Ce dernier renseignement me fut fourni par Kumiko, la femme de Jean Jacques Brochier, rédacteur en chef du Magazine littéraire et ancien membre du prix Apollo. Je commençai par là, une minuscule
boutique située sur la rive droite et que, de loin, j’avais pris pour une laverie. Elle contenait des centaines de bandes vidéo, sans boîtes, des inscriptions au marker portées au dos et, dans un coin, des livres et des mangas plus ou moins écornés. Une jeune nipponne (mignonne, mais non friponne) me regarda entrer d’un air stupéfait et s’adressa à moi en japonais. Peut-être l’écriteau accroché à la porte signifiait-il : « Défense d’entrer aux chats et aux Européens » ?
Je ne me laissai pas arrêter et lui demandai des mangas en anglais. Clairement cette langue lui était aussi inconnue que la nôtre, en revanche elle comprit le mot manga et me désigna leur étagère. Je restai accablé devant une profusion de fascicules d’occasion, tous parfaitement incompréhensibles.
J’en pris un au hasard, je le montrai à la jeune fille et, par geste, j’essayai de lui demander si elle l’avait lu. Elle commença d’abord par manifester la compréhension d’un hanneton hébété, puis son visage s’éclaira. Elle se lança dans une grande explication en japonais puis alla au rayon, choisit deux fascicules, les ouvrit et les serra contre sa poitrine (menue). L’un deux avait un titre en anglais, City Hunter, l’autre en idéogrammes seulement, je lui dis arigatô (merci), l’un des seuls mots que je connaisse dans sa langue, ce qui eut le don de la faire rire aux larmes. J’achetai les deux mangas et, tout en marchant, je regardai les dessins, faute de pouvoir comprendre un mot, le graphisme de City Hunter me plut.
SUITE : « Les BD c’est de la couille molle, les mangas, ça c’est extra ! »
Texte tiré de C’est dans la poche ! de Jacques Sadoul, éditions Bragelonne, 200 pages, 17 euros. © Bragelonne 2006
(Images City Hunter)
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