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Alors que Dargaud republie l’intégrale d’Une Trilogie anglaise, Floc’h et Rivière vous invitent à découvrir Les Chroniques d’Oliver Alban, cet Anglais imaginé par leurs personnages bien connus, la romancière Olivia Sturgess et le critique Francis Albany. Alban s’y révèle un redoutable observateur. Après ses portraits de Ian Fleming, le papa de 007 et de Natalie Wood, la brune vedette de West Sise Story, voici celui d’Alfred Hitchcock, le maître du suspense.
Ne réveillez pas Hitchcock
Alfred Hitchcock tourne Ă Londres son nouveau film, inspirĂ© du roman d’Arthur La Bern Good bye Piccadilly, Farewell Leicester Square, et dont le scĂ©nario est l’œuvre de mon ami Anthony Shaffer, auteur d’une pièce Ă prĂ©sent cĂ©lĂ©brĂ©e des deux cĂ´tĂ©s de l’Atlantique, Sleuth (1). J’avais eu naguère l’occasion d’apercevoir la silhouette du maĂ®tre du suspense lors d’un dĂ®ner chez Chasen’s Ă Hollywood, mais sans pouvoir aborder le plus cĂ©lèbre peut-ĂŞtre de nos metteurs en scène. Aussi Tony a-t-il obtenu pour moi un rendez-vous sur le lieu mĂŞme du tournage de Frenzy, le marchĂ© de Covent Garden oĂą se dĂ©roule une bonne part de l’action du film. L’autre matin, tandis que nous avancions parmi les Ă©tals des bouchers et des vendeurs de lĂ©gumes, mon ami m’a prĂ©venu :
- Hitch est un homme imprĂ©visible, il passe de l’exquis Ă l’exĂ©crable sans raison apparente. En vĂ©ritĂ©, c’est un grand timide et un peureux. C’est du reste le secret de son gĂ©nie.
Je m’attendais donc au pire en approchant du cercle de feu des projecteurs. J’aperçus d’abord, de dos, une sorte de bouddha trĂ´nant dans un
fauteuil pliant. À ses côtés se tenait une petite femme aux cheveux roux, engoncée dans une veste en fourrure.
- C’est Alma, la femme de Hitch, m’a soufflĂ© Tony Ă l’instant oĂą, tout sourire, celle-ci s’approchait de nous.
J’ai Ă©tĂ© plus qu’agrĂ©ablement surpris d’apprendre que Mrs. Hitchcock apprĂ©ciait mes chroniques.
- Hitch aussi vous lit religieusement. A Hollywood, les journaux anglais du dimanche sont notre seule récréation.
J’appris aussi que Frenzy Ă©tait le premier film tournĂ© en Angleterre par le MaĂ®tre depuis 1949, date de la production du Grand Alibi avec Marlène Dietrich. Puis nous fĂ®mes quelques pas en direction du bouddha toujours figĂ© dans son fauteuil. Je tournais et retournais un compliment dans ma bouche lorsqu’un regard navrĂ© de la jeune personne debout près de lui, un script dans les bras, nous avertit que quelque chose clochait. Tony me dit alors :
— Il dort… Cela lui arrive souvent pendant les prises de vues.
J’avais en effet lu quelque part que pour ce cinĂ©aste le tournage des scènes ne reprĂ©sentait qu’une formalitĂ©… Devant nous, sous la lumière bleutĂ©e des Ă©normes sunlights, deux comĂ©diens dont les visages m’Ă©taient familiers Ă©changeaient leurs rĂ©pliques. Le clapman fit son office et, Ă cet instant, le bouddha sursauta, rĂ©veillĂ©.
- Parfait, dit-il d’une voix posĂ©e avant d’Ă©mettre un gloussement.
Puis il se redressa et m’aperçut. Tony fit les prĂ©sentations, ce qui ne me valut aucun compliment particulier. Hitch alors se pencha de cĂ´tĂ©, et ramenant sur ses genoux une sorte de carton Ă chapeau le tapota de sa main potelĂ©e :
—Mme Tussaud savait que je n’avais plus toute ma tĂŞte, aussi m’a-t-elle fait ce cadeau.
Il ouvrit la boĂ®te et, solennellement, en sortit un moulage en cire de son propre chef, d’une troublante ressemblance. Nous nous extasiâmes bientĂ´t rejoints par les comĂ©diens - Anna Massie et Barry Poster, qui joue le rĂ´le d’un tueur sanguinaire - et les techniciens, visiblement ravis de faire une pause. Hitch devint alors intarissable, nous rĂ©galant d’histoires graveleuses dĂ©bitĂ©es sur un ton de prĂ©lat. Aima ponctuait ces propos de «Oh ‘ voyons, Hitch !» dont le seul effet Ă©tait d’attiser 1’humeur gaillarde de son compagnon. Le tableau de ces deux ĂŞtres en apparence si diffĂ©rents illustrait a la perfection ce que D. H. Lawrence considĂ©rait comme la condition nĂ©cessaire Ă un mariage heureux.
Soudain, Hitchcock cessa de parler, le regard fixe vers l’extĂ©rieur du cercle qui s’Ă©tait formĂ© autour de nous. Un homme d’un certain âge coiffe d’un large chapeau mou, agitait la main pour attirer son attention. Le rĂ©alisateur s’extirpa pĂ©niblement de son fauteuil et s’Ă©loigna. Devant la surprise qu’exprimait Tony Shaffer, Mrs. Hitchcock, l’air attendri, nous apprit qu’un Ă©vĂ©nement considĂ©rable aux yeux de son Ă©poux s’Ă©tait produit quelques
jours auparavant, quand l’homme que nous avions aperçu s’Ă©tait prĂ©sentĂ© en demandant timidement Ă rencontrer « Mr. Hitchcock fils ».
— Figurez-vous qu’il s’agit d’un ancien grossiste en lĂ©gumes qui a très bien connu mon beau-père… Alfred et lui ont immĂ©diatement sympathisĂ© - mon mari a si peu de souvenirs de son père qui Ă©tait Ă©picier dans l’East End et s’approvisionnait ici mĂŞme…
Lorsque, un quart d’heure plus tard, Hitch est revenu vers nous d’un pas lent, il gardait sa tĂŞte obstinĂ©ment baissĂ©e comme sous le choc d’une rĂ©vĂ©lation qui le laissait pensif. Mais en reprenant place dans son fauteuil, avant de s’emparer machinalement du script que lui tendait son assistante, il a offert son visage Ă la lumière artificielle inondant Ă nouveau le set. J’y ai alors retrouvĂ© cette expression mi-boudeuse, mi-dĂ©senchantĂ©e que j’avais souvent distinguĂ©e sur les photographies des magazines. Mais, cette fois, je pouvais lui donner un sens.
Août 1971
1) Le Limier.
FIN
Extrait des Chroniques d’Oliver Alban, par Floc’h & Rivière, Robert Laffont, 19 euros.
© éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 2006
Lire les autres dossiers : 1/3, 2/3
14 mars 2007 à 14:15
Et pour quelques “images” de plus de Sir Alfred:
http://www.gerard-bertrand.net/index_hitchcock.html