Charles Masson: « La France est responsable de la situation à Mayotte »
Posté par Allison Reber le 13 mar 2009 dans Magazine • 7 commentaires
Au début de l’année, Libération choquait l’opinion publique en dévoilant les conditions de détention inhumaines des migrants dans les camps de rétention de Mayotte. Comment les autorités françaises sont-elles arrivées à une situation aussi honteuse ? En retraçant l’histoire de l’île, Charles Masson nous éclaire sur le quotidien de ce bout des territoires d’Outre-Mer français, situé dans l’archipel des Comores, gravement malmené par le durcissement des lois contre l’immigration clandestine.
Le produit intérieur brut de l’île française est neuf fois supérieur à celui des Comores, situées à 70 km seulement. Mayotte représente donc un eldorado pour nombre d’habitants de la région. Médecin à la Réunion, Charles Masson a effectué des remplacements à Mayotte. Et il a recueilli le témoignage de tous: migrants, prostituées, médecins, paumés qui ont échoué là , expatriés à l’esprit colonisateur…
En racontant sans détour, voire avec un certain sens de la provocation, le parcours de toutes ces personnes, l’auteur soulève des questions dérangeantes sur l’immigration, la colonisation, la solidarité.
Bref, Charles Masson s’affirme comme un auteur appuyant là où ça fait mal. Il avait déjà piqué les lecteurs en parlant du cynisme des médecins dans Bonne santé, ou de la vie dans la rue avec Soupe froide. Droit du sol est une nouvelle claque, magistralement administrée grâce à une construction narrative impeccable.
Migrants clandestins, lois sur l’immigration, système de santé français, vie des expatriés… Vous abordez tant de sujets dans Droit du sol qu’on ne sait par où commencer…
J’ai voulu témoigner de ce qui se passe à Mayotte. Sachant que je n’étais pas limité par le nombre de pages, j’ai pu confortablement raconter l’évolution de la vie sur l’île sur plusieurs années. Voilà huit ans que je vis à la Réunion et, ces quatre dernières années, j’ai effectué des remplacements à Mayotte. Au début, l’île était un eldorado. 80% des habitants étaient alors des clandestins qui venaient se faire soigner et envoyer leurs enfants à l’école. À l’époque, je me suis fait arrêter avec trois clandestins dans ma voiture, mais les flics se sont contentés de me reprocher le non-port de ceinture de sécurité!
Puis l’État a décidé de mettre fin à tout ça, Brice Hortefeux et ses quotas d’expulsions sont arrivés. C’est à Mayotte que les expulsions coûtent le moins cher car l’île d’Anjouan, de l’archipel des Comores, n’est qu’à quelques kilomètres. Et comme les migrants arrivent tous les jours dans des barques appelées kwassas, il est facile de faire du chiffre. C’est une vaste escroquerie.
Un élément particulier a-t-il déclenché l’écriture de ce livre ?
Oui, il s’agit de l’histoire que je raconte dans les quatre dernières pages. Une infirmière m’avait narré le terrible parcours d’une migrante tentant de rejoindre Mayotte en bateau avec son fils. Comme il pleurait, elle a dû le jeter par-dessus bord pour ne pas se faire repérer par la police des frontières. Je n’avais entendu des histoires similaires que dans des situations de crises graves, comme des génocides ou des guerres. J’ai raconté 30 à 40 fois autour de moi ce témoignage, mais à Mayotte ça ne choque plus personne. C’est devenu normal. «C’est pas grave, elle en fera un autre», m’a-t-on répondu, sans parler des remarques racistes ou à côté de la plaque genre «Elle doit être poursuivie». En France, les gens ne comprennent pas, ils ne connaissent pas la situation. Rama Yade, secrétaire d’État chargée des Affaires étrangères et des Droits de l’Homme, n’est jamais venue à Mayotte, sinon elle ne pourrait que s’offusquer de ce qui s’y passe.
Ce livre est donc une dénonciation de la situation à Mayotte.
Quand je me suis rendu compte que nous étions à ce point à la ramasse en métropole sur le sujet, j’ai eu envie de faire un livre. Surtout que l’on a tendance à oublier. Sur place, les gens qui luttent contre la situation s’usent vite, et au bout d’un moment ne voient plus ce qui se passe. J’ai écrit toute l’histoire en une nuit, sous le coup de la colère, puis je l’ai retouchée et ai mis trois mois à l’adapter en BD. Je redécouvrais mon texte au fur et à mesure et j’étais choqué d’avoir pu vivre ce que je racontais !
Mayotte condense en un petit lieu beaucoup de tensions liées à l’immigration…
Oui. Au départ, l’État français donnait aux pauvres migrants arrivant à Mayotte le minimum vital, par exemple des soins. Maintenant qu’on leur a ôté cette aide, ils ne vivent plus, ils survivent. Quand on n’emmerdait pas les clandestins, ils travaillaient à Mayotte, notamment pour les Réunionnais qui ont une maison secondaire sur l’île. Évidemment, ils étaient extrêmement mal payés, mais au moins ce système pourri avait le mérite de fonctionner. Or, maintenant qu’ils sont expulsés, les migrants perdent leur travail et s’endettent pour reprendre le kwassa qui leur coûte les yeux de la tête. Finalement, ils n’ont plus d’argent et ne peuvent plus s’occuper de leurs enfants. Une fois à Mayotte, ils ne sortent plus pour ne pas se faire attraper, donc ils ne se soignent plus, n’envoient plus les enfants à l’école… Quand il n’y a plus à manger dans une famille, il faut faire des choix. Alors les adultes, qui travaillent et rapportent de l’argent, mangent tandis que les enfants meurent de faim. La France est responsable de cette situation quand elle prend la décision d’expulser ainsi !
Mais la France peut-elle soigner tous les pauvres de la région ?
Soigner les pauvres ne coûte pas cher! Ils ont des maladies simples que l’on n’imagine même pas, parce que nous sommes tout simplement propres et ne les attrapons pas. Un antibiotique ne vaut pas cher. Ce sont les vieux et les services de réanimation à 2000 € la journée qui coûtent beaucoup. Qu’on ne nous raconte pas d’histoires: on trouve des milliards pour les banques, mais pas les 80 milliards nécessaires à l’éradication de la faim dans le monde?!
Comment avez-vous recueilli le témoignage de tous ces hommes et femmes ?
Je suis bavard et médecin ! De par mon métier, les gens se confient facilement. Et puis, j’ai parlé à tout le monde, même aux plus pourris des colonialistes qui n’hésitent pas à se lâcher – parce qu’ils pensent qu’en tant que médecin, je suis de droite. En bas de mon hôtel, il y avait six prostituées qui venaient me confier leurs soucis de santé. Et comme j’aime traîner dans les coins aux ambiances de fin du monde, j’ai fréquenté des troquets où j’ai croisé des vauriens, des perdus de la civilisation, échoués là car c’est plus facile de devenir quelqu’un sur une île où tout le monde se connaît.
La bande dessinée est-elle un bon support pour dénoncer ces choses ?
Oui. Fluide Glacial réédite Paracuellos de Carlos Gimenez, un album qui nous a tous choqués quand nous l’avons lu dans le journal d’Umour et de bandessinées. Jamais le franquisme n’a été aussi bien raconté qu’à travers l’histoire de cet orphelin. Parce que le sujet est abordé à échelle humaine. On l’oublie donc moins que lorsqu’on le croise dans un reportage à la télé.
Droit du sol est-il un livre pessimiste ?
Je pense qu’après la crise, ça ira mieux. Depuis 10 ans, nous sommes allés trop loin dans l’inhumanité. Comme a dit Michel Onfray: «On fonce dans le mur, mais au moins relevons la tête pour le faire dignement!».
Propos recueillis par Allison Reber
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Droit du sol.
Par Charles Masson.
Casterman, 24 €, le 4 mars 2009.
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Images © Charles Masson – Casterman; Photo © Isabelle Franciosa
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« Mais la France peut-elle soigner tous les pauvres de la région ?
Mais ça ne coûte pas cher de soigner les pauvres ! Ils ont des maladies simples que l’on n’imagine même pas, parce que nous, nous sommes tout simplement propres. Un antibiotique ne coûte pas cher »
un petit rappel : il est prévu d’organiser un référendum en mars 2009 sur la départementalisation de Mayotte. si les mayottais votent pour, la législation sociale française, (dont le Rmi-Rsa) deviendra applicable. Les administrations ont commencé normalisation les noms patronymiques pour être capable d’assurer ces prestations.
De toute évidence certains enjeux ont du échapper à Charles Masson (et à Bodoï par la même occasion).
un détail, mais je doute que l’auteur ai choisit de mettre des fautes d’orthographe et notamment d’accord dans ses propos à l’oral… alors merci de lui rendre au moins ses mots sans fautes à l’écrit…
@ Zed : Aïe… Donnez-nous des précisions sur nos lacunes orthographiques et grammaticales. Nous avons chaussé nos bésicles pour les débusquer, mais sans succès (l’effet du vendredi ?).
COMMENTAIRE MODERE. Merci.
BoDoï.
Christophe : Effectivement nous n’avons pas parlé du prochain référendum qui se tiendra à Mayotte, l’interview était déjà riche.
Concernant les soins à Mayotte, et d’après le témoignage de Charles Masson, ils étaient au départ accessibles à toutes les personnes vivants sur l’île (clandestins ou non). Pour préparer la départementalisation, il a été décidé d’instaurer la sécurité sociale. Les soins qui étaient gratuits sont devenus payants pour ceux qui ne sont pas affiliés, ce qui entretient la misère.
Mais je ne peux que vous engager à lire Droit du sol pour mieux saisir toutes les questions que le livre soulève
ZED a dit le 13 mars 2009 Ã 12:04:
»
un détail, mais je doute que l’auteur ai choisit de mettre des fautes d’orthographe et notamment d’accord dans ses propos à l’oral… alors merci de lui rendre au moins ses mots sans fautes à l’écrit…
»
C’est très bien de surveiller l’orthographe des journalistes, mais il faut aussi surveiller la sienne : « je doute que l’auteur aiT choisi ».
[...] Charles Masson, Droit du sol, Éd.Casterman (Écritures), 2009 Quatorze personnes ont péri et 7 étaient portées disparues vendredi après le naufrage, au large de Mayotte, d’une barque chargée de clandestins venus chercher fortune sur l’île française de l’océan Indien. Les recherches se poursuivaient vendredi après-midi pour tenter de retrouver des victimes de ce drame survenu jeudi vers 20h locales, à 10 km au large de Mayotte. Un premier bilan faisait état de 4 morts, 17 disparus et 12 rescapés. La préfecture l’a révisé à 16h locales après avoir retrouvé 10 corps supplémentaires. Selon les témoignages des rescapés, le “kwassa”, une barque de pêche traditionnelle, transportait 33 personnes, dont 7 enfants. Il a sans doute heurté un platier, c’est-à -dire un haut-fond de corail découvrant à marée basse. Un précédent naufrage de “kwassa”, le 24 juillet, avait fait 6 morts et 16 disparus à 1 km à peine des côtes. Des milliers de Comoriens clandestins venus d’Anjouan tentent chaque année de s’installer à Mayotte, distante de seulement 70 km. L’île française, dont le produit intérieur brut est neuf fois supérieur à celui des Comores, représente pour eux un eldorado économique. Vendredi 21 nov. 2008, 10 h 26. MAMOUDZOU (AFP). Charles Masson nous invite à Mayotte. Mais pas pour ses plages de sable fin et son eau transparente. Ni pour le dépaysement. Il nous parle du quotidien de l’île et par cela montre ce que le gouvernement français accompli. C’est pas joli ! Pas du tout. Une BD coup de poing pas pour nous culpabiliser mais pour ouvrir d’autres perspectives et considérer l’Homme comme un être humain. Tout simplement. En savoir + et découvrir des images [...]