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James Tynion IV : « Je veux appuyer sur la plaie et voir ce que ça me dit du monde »

17 mars 2023 |

james-Tynion-IV_photoDR De The Nice House on the Lake, son nouveau huis clos qui sort chez nous, à ses hits au long cours The Department of Truth et Something is killing the children, l’Américain James Tynion IV est partout. Il était même en ce début d’année dans toute la France pour une tournée des librairies instiguée par son éditeur Urban Comics, qui l’a menée à Angoulême et Paris. L’occasion de discuter avec ce scénariste hyper-productif formé chez DC et devenu en quelques années la nouvelle coqueluche du thriller horrifique indé. Un maître du suspense multi-primé qui à l’instar d’un Jordan Peele au cinéma (Get out, Nope) joue avec à propos et un mauvais esprit réjouissant de nos angoisses les plus prégnantes.

The Nice House on the Lake met en scène un groupe de personnes de plus en plus isolées dans une villa à la campagne pendant que le reste du monde fait face à une tragédie d’ampleur mondiale. Et le vôtre de confinement, il était comment ?

Le confinement a évidemment affecté ce qu’allait devenir l’ouvrage, mais la série était en fait en développement plusieurs années avant que ne commence la pandémie. Je vis à Brooklyn et New York a été durement touchée. Les tout premiers mois de confinement ont été aussi durs que ce qu’on imagine. Mais je ne me plains pas. J’ai toujours travaillé à la maison, donc cet aspect-là était facile à gérer. Je travaille toujours sur mille trucs en même temps et je suis toujours en retard sur mes dates de rendu. Pour la première fois en au moins 10 ans, avec le confinement, je me suis retrouvé en avance, sans deadlines à honorer. james-Tynion-IV_house1Cela a été l’occasion pour moi de rattraper énormément de comics qui étaient dans ma pile de lectures en retard. En particulier des titres qui étaient très éloignés de ce que j’écris, des choses plus indépendantes qui bousculent la manière dont on peut utiliser ce médium. Ce fut une des périodes les plus inspirantes de ma vie, en termes créatifs. J’ai enfin eu l’occasion de reprendre ma respiration, de prendre du recul sur mon travail et de déterminer ce que je voulais en retirer. Je ne pense pas que ce soit une coïncidence que ce que j’ai écrit depuis soit ce qui a eu le plus de succès dans ma carrière.

On ne retrouve pas d’ailleurs dans The Nice House on the Lake, ce désespoir voire ce cynisme, propres à la plupart des récits post-apocalyptiques qui ont fleuri ces dernières années. Comment en êtes-vous venu, sur un postulat de fin du monde, à proposer plutôt une réflexion sur l’amitié ?

Avec The Department of Truth ou même Something is killing the children, j’ai suffisamment d’autres espaces pour laisser libre cours à une forme de pessimisme. Dans The Nice House on the Lake, je trouvais intéressant de revenir sur le sentiment qu’on a tous de perte de lien social lié à la manière dont nous avons organisé notre société autour des nouvelles technologies. Mais l’ouvrage commence de manière tellement horrible et place les personnages dans une situation si extrême que c’est dur d’être cynique après ça. Le pire s’est déjà produit et la seule chose qu’il leur reste à faire, c’est de se soucier les uns des autres. Cela autorise des moments plus tendres. Y compris avec le personnage de Walter qu’on peut certes voir comme un monstre mais qui, en même temps, aime profondément ses amis. L’idée même de la série est de jouer avec le fait que certaines situations peuvent être à la fois positives et horribles, parce que dans la vie, c’est souvent le cas.

james-Tynion-IV_house3Sous couvert de paranormal et en demeurant très personnelles, vos dernières créations s’inscrivent avec un timing remarquable dans notre époque. C’est quelque chose que vous avez à l’esprit en écrivant, parler du monde qui nous entoure ?

Je me considère comme un auteur d’horreur, et pour moi, les meilleurs récits du genre abordent toujours les peurs civilisationnelles du moment. Et on se trouve dans un moment où ce type d’angoisses collectives abondent. Il y en a d’ailleurs que je partage et ce sont celles que je veux explorer en tant qu’artiste. Je veux appuyer sur la plaie et voir ce que ça me dit du monde mais aussi de moi-même. C’est une manière d’écrire extrêmement cathartique. Quand c’est devenu quasiment ma seule manière de faire, mon travail est devenu meilleur. Avant, je n’écrivais quasiment que des comics de superhéros. Aujourd’hui je me concentre sur des choses plus personnelles et je suis bien plus satisfait, parce que je peux aborder des choses qui me tiennent davantage à cœur.

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Vous avez en effet travaillé près de 10 ans pour DC. Comment ces dix années à écrire des histoires situées à Gotham City vous ont-elles fait mûrir comme scénariste ? Et qu’est-ce qui a fait que vous avez dit stop ?

Batman-Metal1Ce fut un honneur immense de travailler sur un des plus grands personnages de fiction de tous les temps : Batman est une des meilleures idées de fiction jamais formulées. Dans des centaines d’années, il sera, j’en suis sûr, considéré à l’égal d’un Sherlock Holmes ou d’un Roi Arthur. Avoir pu laisser ma marque sur un mythe d’une telle étoffe est incroyable. Je ne peux pas le souligner assez. Mais la réalité, c’est que travailler pour l’industrie des comics peut être décourageant. Vous n’avez pas souvent la possibilité de raconter les histoires qui vous importent le plus. Pour aborder des thèmes personnels, il faut le faire en contrebande, dans le langage des superhéros : à l’arrivée, il faudra que cela demeure des types en costumes qui se tapent dessus. On doit être sûr que ce qui arrive aux personnages entrera bien en ligne avec les autres titres que sort DC et les super événements qui se produisent une fois l’an… Tout ça pose de vrais challenges créatifs et j’ai appris énormément en travaillant là-bas. Cela a fait de moins un meilleur artiste mais je n’aurais jamais pu convaincre les responsables de m’y laisser faire tout ce dont j’avais envie et que j’exprime aujourd’hui dans mes propres créations et en particulier dans le genre horrifique. J’ai la possibilité de ralentir le rythme de la narration quand il le faut, de laisser les personnages dicter la direction que doit prendre l’histoire…

Qu’est-ce qui vous a mené, à l’origine, à choisir la BD pour vous exprimer en tant qu’artiste ?

J’ai su que je voulais écrire à un très jeune âge. Je lisais des comics. À l’époque, ils étaient synonymes de récits de superhéros. J’adorais ça, mais j’avais déjà le sentiment que j’avais d’autres histoires à raconter. Ce n’est vraiment qu’au lycée en découvrant le Sandman de Neil Gaiman que j’ai su que j’en ferai mon métier. Là j’ai compris à quel point le medium pouvait être tordu dans tous les sens et à quel point une histoire pouvait sinuer entre les genres et les grandes idées. Sandman est une des plus grandes bandes dessinées jamais réalisées et tout ce que j’ai fait depuis n’a jamais été qu’une tentative de produire quelque chose digne de figurer à ses côtés dans les rayonnages. Neil Gaiman m’a remis en personne un Eisner Award et je ne suis toujours pas certain d’avoir bien internalisé le fait que c’est mon idole, la raison pour laquelle je suis devenu scénariste, qui m’a tendu la récompense. C’était incroyable.

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Deux Eisner Awards du meilleur scénariste vous ont été décernés consécutivement en 2021 et 2022, pour l’ensemble de votre riche production. Quelle place occupe The Department of Truth dans tout ça ?

The Department of Truth est un peu une profession de foi de ce que j’attends des comics et de la manière dont j’appréhende le monde en termes politiques. C’est une série qui me permet d’explorer des concepts ambitieux et pour certains très dangereux, sans prendre de risques. Parce que je le fais sous couvert d’un prisme science-fiction, je peux m’autoriser à traiter de ces croyances affreuses auxquelles certaines personnes souscrivent dans le monde réel, sans avoir à me soucier que quelqu’un puisse feuilleter cet ouvrage et s’imaginer une seconde que c’est un pamphlet conspirationniste. Je suis convaincu que plus on connaît l’histoire du complotisme, plus on a conscience de ses récurrences au fil des époques, moins on est susceptible d’y souscrire. Les théories du complot d’aujourd’hui s’inspirent de celles qui circulaient il y a 30 ans et même 100 ans. Elles ressortent toujours à l’occasion de grandes crises de civilisation, elles se nourrissent à chaque fois des mêmes peurs et profitent immanquablement des périodes de fracture marquée entre les personnes au pouvoir et les personnes au bas de l’échelle. Moins ces deux factions se comprennent, plus il y a de chances que des individus au bas de l’échelle se mettent à combler le vide et inventent leur propre narration. À l’autre bout, les puissants savent que cette situation leur profite. Il y a des personnes très cyniques qui flattent nos instincts les plus bas et nous poussent à épouser des croyances toxiques jusqu’à conduire la société au bord de l’explosion. On a vu ce schéma se reproduire encore et encore.

Jusqu’où êtes-vous allé dans vos recherches sur le sujet ? Et comment conserve-t-on toute sa tête en lisant ce type de littérature ?

etrxait-department-of-truth2The Department of Truth est la série qui me demande le plus de recherches. Je suis allé assez loin et j’ai lu des choses assez dingues. J’ai toujours eu une certaine fascination pour les théories du complot, les thrillers politiques, mais quand on commence à s’immerger dans les textes écrits par des gens qui croient vraiment à des choses très très perturbantes, ça marque. Il y a une part de cette culture des marges qui peut apparaître comme séduisante et rigolote, mais faites un pas de trop et vous tomberez sur des gens en train de dire des horreurs, de croire à des choses délirantes et prêts à commettre des actes effroyables. Ça peut ne pas laisser indemne et même plonger dans des abimes de noirceur. Quand ça m’arrive, j’exorcise ces sentiments par la fiction. The Department of Truth est donc à la fois pour moi la source du problème et son remède. Une des raisons du succès des théories du complot, à mon avis, c’est qu’elles peuvent offrir une forme tordue de réconfort : si on commence à se dire qu’il y a quelqu’un qui tire secrètement les ficelles, finalement il y a une forme de contrôle et ce n’est plus juste le chaos total. Ça fait accessoirement de très bonnes histoires pour moi en tant qu’auteur. On peut proposer un récit en strates, comme un oignon qui couche après couche révèle de nouveaux secrets.

Quelle est votre théorie du complot préférée ?

Celle qui me fascine le plus et que j’ai intégrée dans The Department of Truth, c’est l’Hypothèse du Temps Fantôme qui postule, pour faire simple, que Charlemagne n’a pas existé. Selon cette théorie, l’Église catholique aurait créé de toutes pièces les 300 ans qui précèdent l’An Mil et les aurait ajoutés au calendrier pour donner plus de pouvoir au Saint Empire romain germanique. Même si on a peu d’archives archéologiques sur Charlemagne, on sait que c’est faux. Il y a en Chine des traces vérifiées de ces années manquantes. On est capables de prouver que le calendrier est correct. C’est n’importe quoi et ce n’est pas une théorie qui a eu un succès retentissant mais elle a été popularisée dans les années 1990 par les ouvrages d’un auteur allemand.

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Comment travaillez-vous avec les dessinateurs et en particulier avec Martin Simmonds, à donner corps à tout ce matériau cauchemardesque ?

Mon secret, c’est que j’aime la bande dessinée et les artistes qui la font. Les comics sont mon medium préféré et j’ai la belle vie : grâce à mon métier, pas un jour ne passe sans que je ne reçoive de belles pages dessinées dans ma boîte mail. Comme je travaille sur des projets très divers, que j’essaye d’aborder plein de sujets et que j’ai des influences assez larges, je me retrouve à collaborer avec des dessinateurs au style très différent. Le travail de Martin Simmonds est très impressionniste et s’il y a bien une chose que nous essayons de faire ensemble, c’est de le pousser à aller toujours plus loin. C’est ultra-excitant de travailler avec quelqu’un et de le voir franchir un palier supplémentaire. department-of-truth-3C’est le cas avec Martin sur The Department of Truth, mais aussi avec Alvaro Martinez Bueno sur The Nice House on the Lake et avec Werther Dell’Edera sur Something is killing the children. Aucune de ces trois séries ne se ressemble et quand vous feuilletez un de ces ouvrages, vous savez immédiatement de quel type d’histoire il s’agit, rien qu’au dessin. C’est à mon avis ce que la bande dessinée fait mieux que n’importe quel medium et la raison pour laquelle je ne suis pas romancier : j’aime le caractère collaboratif des comics, j’aime travailler avec ces artistes incroyables et j’aime voir ces dessins.

À quel point l’intrigue de ces séries est-elle planifiée à l’avance ?

Je sais toujours dans quelle direction je vais et suis très ouvert à modifier le plan de route en chemin. Sur The Department of Truth, quand j’ai imaginé le déroulé de la série, je prévoyais de faire trois arcs narratifs sur 15 numéros : la mise en place, la montée vers le dénouement et le dénouement. On en est à 22 numéros et on n’est pas encore arrivé aux deux derniers arcs. J’en suis juste à me dire qu’on va commencer à entrer dans le build-up vers le dénouement. Il nous reste encore quelques numéros à faire. Mais je sais depuis le début quelle sera la fin de la série et malgré toutes les modifications qu’on a opérées en cours de route, ça, ça n’a pas changé.

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C’était la même chose sur Something is killing the children ?

Pas du tout, c’était même l’exact opposé. Quand elle a été commandée, ce devait être une mini-série en 5 épisodes et chaque numéro devait être un récit bouclé, indépendant. J’ai commencé à écrire le premier épisode et je me suis rendu compte qu’il me faudrait 5 numéros rien que pour cette histoire-là. Puis très vite, qu’il m’en faudrait 15. Et plus j’avançais, moins la feuille de route initiale avait de sens! À un moment, c’en était au point où le personnage principal, Erica Slaughter, me dictait carrément l’histoire. Je suis un peu revenu sur les rails mais il m’a fallu en passer par cet abandon à l’histoire pour ensuite trouver une structure. C’est une série qui va encore m’occuper pendant plusieurs années.

Sur quoi d’autre allez-vous travailler dans les années qui viennent ?

J’ai une nouvelle série qui sort en avril aux États-Unis intitulée Worldtr33. C’est à nouveau un format au long cours d’horreur et je travaille dessus avec le dessinateur espagnol Fernando Blanco, avec qui j’ai déjà collaboré sur des trucs DC. C’est ma façon de traiter de mes peurs concernant la technologie et ses conséquences sur le monde. C’est une des choses les plus effrayantes que j’ai écrites. J’écris des récits d’horreur mais c’est rarement terrifiant à lire. Celui-là va vraiment foutre les pétoches. Il y a clairement beaucoup plus de morts que dans mes autres livres.

Les technologies, donc. Encore une série totalement en prise avec l’actualité…

J’espère que tout ce que j’écris entre en résonance avec le monde dans lequel nous vivons. C’est une chance que les histoires que j’ai envie d’écrire soient des histoires que les gens ont envie de lire. Je travaille sur beaucoup trop de choses en même temps mais ça me convient : si j’écrivais sur une seule série, ce n’est pas tant que je me lasserais, mais plutôt que j’essaierais d’y caser trop d’idées. Je peux dispatcher toutes les choses qui m’intéressent sur différents projets, explorer plein d’émotions. Il me tarde que les lecteurs découvrent tout ce que je leur mijote.

Propos recueillis et traduits par Guillaume Regourd

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The Nice House on the lake.
Par James Tynion IV et Alvaro Martinez.
Urban Comics, coll. DC Black Label, 20 €, T2 le 30 mars 2023.

The Department of Truth.
Par James Tynion IV et Martin Simmonds.
Urban Comics, coll. Indies, 19 €, T3 paru en janvier 2023.

Something is killing the children.
Par James Tynion IV et Werther Dell’Edera.
Urban Comics, coll. Indies, 17 €, T5 paru en janvier 2023.

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