L’Association : nos coups de cœur d’un éditeur en danger
L’éditeur indépendant L’Association, fer de lance du renouveau de la bande dessinée de création en France et en Europe dans les années 90-2000, a lancé cet automne un appel à l’aide : la trésorerie est au plus bas et la cessation de l’activité éditoriale est clairement au menu de 2026. « Il y a de nombreuses raisons à cette situation critique : la hausse des coûts de fabrication, de transport, de stockage des livres, la précarité des librairies indépendantes fragilisées par la baisse des ventes de livres en général, l’augmentation du loyer d’un local parisien, le départ d’autrices et d’auteurs vers de gros éditeurs… », explique la structure dans un communiqué. Après 35 ans de publications, ce serait un coup très dur au paysage de la bande dessinée en France. C’est pourquoi la maison appelle aux dons, sur ce site.
À BoDoï, on ne peut que vous encourager à soutenir ce génial éditeur. Et notamment en achetant ses livres. On vous en fait une petite sélection très subjective, des coups de coeur intimes de membres de la rédaction.
Dungeon Quest T1
par Joe Daly, 132 p., 16 €.
« Et si je partais à l’aventure ? » La phrase prononcée dès les premières cases du livre par Millenium Boy, garçon désœuvré d’une banlieue pavillonnaire quelconque, est somme toute banale. C’est pourtant le déclic d’une bande dessinée qui nous embarque dans une histoire improbable, minable et grandiose. Parue en 2009, la série en trois tomes Dungeon Quest du Sud-africain Joe Daly mêle la petitesse humaine et le jeu de rôle, partant du quotidien le plus crasse pour y faire souffler le grand vent de l’épopée. Ses personnages principaux sont au mieux ridicules et au pire insupportables mais leur langue et leur attitude fondent un humour irrésistible et inouï porté par un dessin au classicisme qui frise l’ironie. Ce chef d’œuvre de Joe Daly a posé la marque d’un maître aussi rare qu’indispensable.
Maxime Gueugneau
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Big Questions
par Anders Nilsen, 592 pages, 49 €.
Bête histoire d’oiseaux ou brillant récit de philo ? Faut-il croire comme Charlotte en quelque chose qui nous dépasse, ou se dire comme Curtis que « le monde est déjà assez compliqué comme ça sans avoir à inventer des raisons magiques aux choses » ? Les donuts sont-ils des légumes comme les autres ? Cette drôle de chose ailée tombée du ciel, contenant un poussin humain, est-elle un oiseau ou un œuf ? Voilà les Big Questions que se posent les pinsons, corneilles, cygnes, chouette, serpent et écureuils qui peuplent ce récit et la grande plaine où il prend place. Tandis que la mort rôde, les oiseaux, spectateurs de l’espèce humaine, s’interrogent sur la vie et sur les comportements de l’Idiot et du Pilote. Après quinze ans de maturation, ce fanzine d’étudiant de l’artiste américain Anders Nilsen (auteur du récent Tongues, notre coup de cœur 2025) est devenu une fable de près de 600 pages dessinées à l’encre où s’entremêlent dans une volée de plumes métaphysique, humour et poésie. Un « faut qu’on » ait.
Natacha Lefauconnier
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Coney Island baby
par Nine Antico, 232 p., 23 €.
Coney Island Baby est la deuxième bande dessinée de Nine Antico après l’autobiographique Le Goût du paradis. L’autrice y brosse les portraits, croisés et romancés, de Betty Page, la pin-up des fifties, et de Linda Lovelace, devenue star du porno avec Gorge profonde en 1972. Établissant des parallèles entre ces deux icônes américaines, racontant des anecdotes, elle évoque sous son trait sensuel et aérien leurs débuts et leurs espoirs mais aussi comment, des années plus tard, elles ont renié leur jeunesse. À travers ces deux figures de la libération des mœurs, également représentatives de l’envers du rêve américain, Nine Antico développe sa réflexion sur la condition de la femme, réflexion entamée dès son premier album et qu’elle poursuit depuis, jusqu’au récent Une obsession. Dans Coney Island Baby, elle parle magnifiquement de séduction, d’indépendance, de sexe, de choix de vie et, enfin, de liberté.
Anne-Claire Norot

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Pyongyang
par Guy Delisle, 184 p., 28 €.
Pour son deuxième récit autobiographique après Shenzhen, Guy Delisle raconte de nouveau son expérience de supervision dans un studio d’animation, mais cette fois en Corée du Nord. Et au-delà de l’exercice de style qui lui vaudra plus tard un Fauve d’or avec Chroniques de Jérusalem, son album est un document précieux sur les petites choses du quotidien dans un des pays les plus fermés du monde. Avec un humour piquant et plein d’autodérision, et surtout un sens de la mise en scène aiguisé, l’auteur québécois décrit les absurdités terrifiantes d’une dictature assez unique en son genre (et heureusement), et réussit à faire s’exclaffer en même temps qu’à glacer. Bonne nouvelle pour celles et ceux qui ne l’auraient jamais lu, L’Asso vient de rééditer Pyongyang en une élégante version cartonnée et jaspage rouge.
Benjamin Roure
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Papa
par Aude Picault, 104 p., 15 €.
Dans Papa, paru en 2006 et réédité en 2012, Aude Picault partage le carnet de bord du cataclysme émotionnel qu’elle a vécu lorsque son père s’est suicidé. De la sidération à l’incommensurable tristesse, son trait rond et doux devient hachures et tourbillons, exutoire de ce terrible moment qu’elle a le courage de représenter. Petit livret où se succèdent les dessins sur une page, l’objet, singulier, sait aussi respecter les silences. L’autrice et illustratrice jeunesse, qui avait alors tout juste commencé à publier avec Moi je chez Warum, s’affirme déjà dans ce bouleversant récit comme une rare conteuse de l’intime.
Sophie Gindensperger
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L’Art selon Mme Goldgruber
par Nicolas Malher, 104 p., 12,20 €.
Nicolas Mahler, caustique auteur au trait à la fois minimaliste et immédiatement reconnaissable, a publié il y a quelques années ce titre dans la collection d’essais de L’Association. Son sous-titre ? « Insulte ». L’Autrichien n’aime pas spécialement la théorie de la bande dessinée et se fiche bien des débats d’esthètes sur l’art ou la légitimité. S’il y a une part de posture, il débute son ouvrage sur une base inattendue, qui s’avère passionnante : en Autriche, les artistes ont droit à une déduction fiscale, mais Mme Goldgruber, sa conseillère, considère que la bande dessinée n’est pas un art. Il doit donc lui prouver le contraire.
Si cela peut paraître trivial, le postulat a d’une part le mérite d’aborder des sujets parfois tabous – l’argent tout simplement – ou comportant des enjeux pour les créateurs, tels le statut économique des auteurs ou la bande dessinée en galerie (Mahler raconte notamment la manière dont il s’est retrouvé à exposer des planches tout en trouvant ça absurde, l’original étant pour lui le livre). Bien sûr, c’est au passage très drôle, et ce livre est un des ouvrages les plus pertinents qu’il m’ait été donné de lire sur le neuvième art.
Maël Rannou
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Bitterkomix
Par Conrad Botes & Joe Dog, 256 p., 34,50 €.
Bitterkomix, c’est le nom de la revue sud-africaine créée en 1992 par Mark Kannemeyer, dit Lorcan White, et son frère Anton Kannemeyer, alias Joe Dog, accompagnés de Conrad Botes, ou Konradski. C’est aussi le titre de l’anthologie consacrée par L’Association à ladite revue, l’une des plus anciennes publications underground connues du continent africain.
Écrite en anglais et en afrikaans, Bitterkomix – la revue – est un véritable brûlot artistique et politique jeté à la face d’une société sud-africaine à la fois sclérosée et explosive. Bandes dessinées, couvertures, textes et illustrations y sont volontiers provocateurs, mais jamais gratuitement ni sans audace graphique. La violence intrinsèque des récits, du ton et des styles des auteurs de la revue n’est pas non plus gratuite : elle percute celle de l’Afrique du Sud de l’apartheid et du post-apartheid. Elle agit comme un révélateur. En ce sens, le travail éditorial de L’Association s’est révélé indispensable, Bitterkomix – l’anthologie – devenant un jalon dans la découverte par l’Europe de la bande dessinée internationale et dans la prise de conscience de sa force et ses possibilités, politiques notamment.
Frédéric Hojlo
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En territoire ennemi
par Carole Lobel, 224 p., 26 €.
Issue d’une famille catho pur jus, Carole arrive aux Beaux-arts avec l’espoir de prendre sa vie en main. Elle tombe follement amoureuse de Stéphane, un homme qu’elle pensait parfait et inaccessible. Très vite, la vérité se révèle moins idyllique, d’autant plus que Stéphane entre dans une spirale d’endoctrinement qui exacerbe ses travers. Cette descente aux enfers, Carole va la prendre de plein fouet : domination, violences conjugales, masculinité toxique, misogynie, racisme… Elle et ses deux enfants se retrouvent pris au piège avec un homme qu’elle ne reconnaît plus. Un ouvrage éprouvant, mais jamais misérabiliste. De ces témoignages qui retournent l’estomac et qui tournent en boucle bien longtemps après avoir les avoir terminés.
Rémi I.

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Salut,
Pour aider l’Association, je recommande deux ouvrages sortis cette année que j’ai trouvé super bien :
– Rust River City de Joe Daly
– Monsieur Chouette de David B.Longue vie à l’Association !








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