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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | November 24, 2017

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Les + du blog : « LE BAL DES CHIMERES »

23 mai 2006 |

PANTALONS ROUGES ET IDÉES NOIRES
« Cienzé oust, ista a poust ». « Après le 15 août, l’été est fini » dit un vieux proverbe en gavot, patois oublié des hautes Alpes. Un pays où il peut neiger dès septembre et où les moins vingt degrés sont monnaie courante. C’est dans ce paradis pour sergent instructeur sadique, à deux pas du col d’Izoard, que cantonnaient et crapahutaient les régiments de chasseurs alpins au tout début du vingtième siècle. C’était l’époque des premiers cours de skis dispensés par des officiers norvégiens. Les hommes apprenaient à stopper leurs folles descentes en pratiquant « l’arrêt briançonnais ». Cette brillante technique consistait à se laisser tomber sur le côté. Radical.
C’était l’époque où les militaires portaient encore les pantalons rouges, pour qu’on les voie de loin.C’était avant la première grande guerre au cours de laquelle les mêmes pantalons les désigneront aux snippers allemands qui feront une hécatombe. C’était l’époque d’avant le kaki uniforme, avec ses officiers à la ceinture bien serrée et les moustaches au vent. L’époque où les femmes, épouses d’officiers ou pensionnaires du claque local, portaient corsets et guêpières, censées donner à toutes une taille de guêpe.
C’est dans ce milieu confiné qu’arrivent au fort Montdauphin, un beau jour d’août 1900, le capitaine de Saint Géraud et sa femme, Anaïs, superbe plante brune. La belle, malgré sa réserve, va déchaîner les passions de tout ce qui porte pantalon, rouge ou non, et permettre aux jeunes coqs de se livrer au sport local : séduire les nouvelles venues. Problème, si tous les hommes tombent raides dingues

d’Anaïs, elle les déteste tous, le beau Saint Géraud compris. Un seul être, difforme et analphabète, peut se vanter d’avoir connu la douceur des bras d’Anaïs. Le premier cadavre n’est plus loin…
En lisant Le Bal des chimères, on pense évidemment à l’assassin d’Un Roi sans divertissement de Jean Giono, mais aussi à la vie en garnison décrite par Dino Buzzati dans Le Désert des tartares. Nelly Moriquand, au scénario, et Fabien Lacaf, au dessin, excellent à décrire ce milieu clos, avec ses envies et désirs qui tournent et s’exaspèrent comme frelons pris au piège. Un monde sans voiture, mais avec chevaux, chiens à profusion. Et la montagne où ne pousse pas encore le moindre tire-fesses. L’opposition entre le monde étouffant de l’homme et celui enivrant des grands espaces est magnifiquement rendue. Seul regret, l’intrigue, basée sur les poncifs de la psychiatrie la plus basique : père abusif, fille traumatisée, mari frustré, le trio est bien classique, on aurait goûté quelques ingrédients plus novateurs.
Story boarder connu (Astérix contre César, Monsieur N, Les Visiteurs II, Le Hussard sur le toit, tiré justement d’un roman de Giono), Lacaf découpe ses planches avec un sens du suspense bien rodé. Son dessin nerveux, crayonné et peint à la couleur directe, ajoute au mouvement. On est loin du dessinateur plus classique qui illustra, déjà sur un scénario de Nelly Moriquand (historienne passionnée d’histoire régionale), la très belle série Les Pêcheurs d’étoiles. Elle mettait en scène la fuite de Tonin, un marinier du Rhône et de sa femme, Léa, dans les années 1890.Une histoire bourrée d’humanité, un des grandes réussites de la collection Vécu dont quelques vieux lecteurs attendent toujours la suite. Sans espoir sans doute, puisque le titre n’est même plus cité dans la biblio de Lacaf sur le site Glénat. Pourquoi parler d’une série qui n’est plus au catalogue, ce serait contre productif…
En revanche, on peut encore se procurer les trois Macadam de Lacaf publiés entre 1999 et 2001 dans la collection Bulle noire, toujours chez Glénat. Faisant preuve d’une réelle originalité, Lacaf y suit un jeune flic teigneux et humain muté dans une ville du Midi. L’occasion pour Lacaf d’aborder des thèmes chauds tels que la profanation des tombes du cimetière de Carpentras et la traque des serial killers. Macadam est une série dure, violente – la couve du dernier dégouline de sang – qui jurait à côté d’autres productions Bulle Noire, bien propres sur elles. C’est sans doute pour cela qu’elle n’a pas dépassé le tome 3. C’est sans doute pour cela qu’elle est une des seules de cette collection dont on se souviendra.

Le Bal des chimères, par Fabien Lacaf et Nelly Moriquand, deux tomes, Albin Michel, 13,90 euros.

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