Amère
Lucrèce Andreae, réalisatrice de films d’animation, avait impressionné par sa première incursion en bande dessinée, avec le très original Flipette & Vénère. Elle revient avec un nouveau livre radicalement différent, et même radical tout court : Amère, ou son témoignage violent et bouleversant sur sa maternité, dénonçant de manière crue les injonctions à la parentalité bienveillante et autres dogmes censé apporter le bonheur à l’enfant sans jamais s’inquiéter de la détresse des parents.
Elle le dit dès les premières page, Lucrèce (alias Garance ici) sera cash. Très cash. Avec ses petits dessins façon encres colorées, elle croque ainsi son histoire d’amour (avec l’auteur Jérémie Moreau), leur projet de bébé, la grossesse, l’accouchement, les premières années de l’enfant… Et les angoisses, la douleur et la dépression qui en ont découlé. Car en voulant faire les choses le mieux possible, et en future maman militante, Garance décide de suivre les préceptes d’une littérature bienveillante, prônant l’écoute des besoins du bébé en toutes circonstances. Exit le bon sens et les besoins de la maman, c’est le nourrisson et ses pleurs qui dictent tout. Si cette posture permet de faire vraiment passer les petits avant l’agenda surchargé des grands, elle entretient aussi la culpabilisation des jeunes mères : si l’enfant ne va pas bien, c’est toujours de leur faute, c’est parce qu’elles ne font pas assez. Exténuée, blessée dans sa chair et son âme, Garance tombe dans une spirale mortifère, où elle en vient à détester sa fille, et donc à culpabiliser encore plus… Jusqu’à ce qu’enfin, elle pose les mots sur ce qu’elle a vécu : un endoctrinement de type sectaire, appliqué avec entrain toute seule et largement consenti.
Effrayant, déroutant, énervant, bouleversant, le récit de Lucrèce Andreae marque par son humour noir, son témoignage sans filtre et la puissance de ce qu’elle dénonce, à rebours de tant d’injonctions aux jeunes parents en quête de conseils, qui peuvent donc finir par leur détruire la vie – et par ricochets, possiblement et paradoxalement, celle de leur enfant. Le titre Amère prend alors tout son double sens. Un livre qui fait mal, mais qui fera aussi du bien à toutes celles (et ceux) qui ont aussi souffert d’une application intégriste des lois de la parentalité positive…






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