Les 400 coups, certains les font, d’autres les prennent
Il paraît que l’école, c’était mieux avant. Vraiment ? À l’heure où la parole se libère autour des violences commises dans certains établissements scolaires, la nostalgie de l’école d’autrefois mérite sans doute d’être un peu tempérée. L’affaire Bétharram en a fourni une illustration totalement dramatique. La BD Les 400 coups ne joue évidemment pas dans ce registre et se garde bien de mettre sur le même plan des traumatismes de nature et de gravité très différentes, mais le collectif dirigé par Evemarie – L’école est finie – vient tout de même gratter à un endroit sensible : celui de nos souvenirs d’école et de tout ce qu’une époque considérait comme plus ou moins normal alors que cela nous paraît aujourd’hui beaucoup moins acceptable. Evemarie convoque les souvenirs de vingt-deux camarades de jeu : Fabcaro, Jérôme Jouvray, Fabrice Erre, Gilles Rochier, Laetitia Coryn, Nicolas Moog, Claire Bouilhac, Bouzard ou encore Jean-Christophe Mazurie, parmi bien d’autres. Tout ce petit monde est prié de fouiller dans son cartable à souvenirs pour en ressortir ce que l’école lui a laissé de moins reluisant !
Le titre n’est pas innocent. Difficile de ne pas penser au film de François Truffaut, portrait d’une enfance aux prises avec l’incompréhension des adultes et l’autorité scolaire. Antoine Doinel a manifestement fait quelques petits avec ces souvenirs, qui ne sentent pas vraiment la craie fraîche et les bons points. Il y a les professeurs humiliants, les punitions injustes, les camarades qui cognent, ceux qui harcèlent, les adultes qui tirent les cheveux ou distribuent les claques avec une désinvolture qui laisse aujourd’hui songeur. Il y a surtout cette violence ordinaire dont les enfants des années 1980 et du début des années 1990 ont parfois été victimes, ou simplement témoins. Fabcaro se rappelle ainsi un caïd de collège qui le pousse à sauter d’un mur, avec une entorse à la clé ; Mazurie, lui, convoque le souvenir d’un instituteur dont l’autorité suffit à transformer toute une classe en élèves rentrant instinctivement la tête dans les épaules. Les 400 coups s’intéresse à une zone plus grise : ces petites et grandes brutalités longtemps banalisées, ces humiliations dont on riait parfois parce qu’on ne savait pas très bien quoi en faire, ces rapports de domination que l’on rangeait sous les mots « discipline », « autorité » ou « chamailleries ». Pour les quadragénaires et quinquagénaires, il y aura forcément quelque chose de familier là-dedans. Si l’on n’a pas reçu soi-même la gifle ou subi l’humiliation devant la classe, on a souvent vu quelqu’un d’autre la prendre.
Le traitement ici fait tient par l’humour car nous sommes chez Fluide Glacial, après tout ! Les vingt-trois auteurs et autrices réunis par Evemarie viennent pour beaucoup d’une bande dessinée où priment la caricature, l’autodérision et l’efficacité du gag. Les approches graphiques sont de facto variées : traits stylisés ou nerveux, aplats, bichromie, compositions sages ou plus éclatées se succèdent au fil des récits. Cette diversité est à la fois la force et la limite inhérente à l’exercice. Dans un collectif, tout ne touche pas avec la même intensité. Une histoire fera franchement rire, une autre réveillera un souvenir personnel, une troisième laissera davantage à distance. Mais ce changement permanent de ton et de point de vue empêche justement l’album de se transformer en catalogue de traumatismes. D’autant qu’au milieu des professeurs tyranniques, des camarades brutaux et des grands moments de solitude scolaire apparaît un autre fil rouge, plus réjouissant : le dessin. Les auteurs reviennent presque mécaniquement à l’endroit où, pour beaucoup, tout a commencé. Avant les albums, les festivals, les dédicaces et les bouclages, il y avait les marges des cahiers, les personnages dessinés pendant le cours, les caricatures… Le dessin comme distraction, refuge ou moyen de se fabriquer un territoire à soi et une identité, au milieu d’une institution dans laquelle on ne se sentait pas toujours à sa place.
Les 400 coups reste un album modeste dans ses ambitions, et c’est très bien ainsi. Pas de grande démonstration sociologique ni de procès général de l’école : simplement une vingtaine de récits courts, des souvenirs qui grattent encore un peu et beaucoup d’autodérision pour les raconter.






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