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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | August 22, 2017

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Gerry Alanguilan: des poulets et des hommes

8 janvier 2014 |

elmer_introEn 2010, paraissait Elmer aux Editions ça et là. Ce remarquable graphic novel issu de l’imagination du Philippin Gerry Alanguilan raconte la soudaine prise de conscience de l’ensemble du genre gallinacé, un beau jour de février 1979, et ce qui s’ensuivit : la révolte, les luttes sociales, la difficile intégration dans la société des hommes. L’on y suit le jeune et colérique coq Jake, qui, mettant la patte sur le journal de son père Elmer, l’un des tout premiers rescapés des abattoirs à volaille, voit se dérouler devant lui le troublant récit de ses origines. Son auteur était pour la première fois en France cet hiver. Nous avons pu le rencontrer en compagnie de son éditeur, Serge Ewenczyk, autour d’un café, à deux pas du Centre Pompidou.

Jusqu’à 2005, vous travailliez en tant qu’encreur pour Marvel et DC Comics. Pourquoi avez-vous, à ce moment-là, pris la décision de vous concentrer sur vos propres projets ?

elmer_abattoirAvant de travailler pour Marvel et DC, j’écrivais et dessinais déjà des histoires. Ce que je voulais, à l’époque, c’était dessiner des super-héros. Ma rencontre avec Whilce Portacio, qui est un auteur très connu aux Philippines, a été déterminante, puisque c’est lui qui m’a encouragé à persévérer et m’a finalement permis de rentrer dans le milieu. J’ai été affecté à l’encrage, alors qu’au début, je ne voulais pas simplement encrer, mais dessiner ! Et pourtant, je suis resté à ce même poste pendant dix ans. Mais quelque chose me manquait : j’avais plein d’histoires en tête que je voulais raconter et je n’avais pas de temps à y consacrer. Je me sentais entravé, et j’ai donc décidé de laisser tomber l’encrage pendant quelque temps. J’ai alors publié pas mal d’histoires dans des magazines philippins. Et c’est à ce moment que m’est venu pour la première fois le personnage d’Elmer.

Comment est-il né? Et en quoi le projet Elmer se différenciait-il de vos productions antérieures, comme Wasted ?

Wasted [que l’on peut gratuitement consulter en PDF depuis le site de l’auteur] était un accident, résultant de la fin d’une désastreuse relation amoureuse. C’était ma façon d’exprimer ma colère. Au début, je voulais que personne d’autre que moi ne le lise, mais mes amis m’ont encouragé à le publier, et j’ai finalement cédé. À côté de ça, je faisais de petites bandes dessinées autobiographiques, souvent humoristiques. J’avais appelé l’une d’elles, qui mettait en scène des poulets, Stupid Chicken Stories. J’habitais en effet dans une zone assez rurale, et il y avait beaucoup de poulets autour de nous… Cette dernière est rapidement devenue populaire ; j’ai donc décidé d’en dessiner davantage. Au bout d’un moment, je me suis dit que j’allais faire une Ultimate Chicken Stories, toujours dans le but de faire rire, mais avec un contenu plus sérieux, qui me permettrait d’aborder des sujets comme le racisme, par le biais d’humains et de poulets. C’est comme ça qu’est né Elmer.

Où êtes-vous allé puiser votre inspiration ? Du côté de La Ferme des animaux d’Orwell ? De Maus ?

elmer_onuBeaucoup de monde a comparé Elmer à La Ferme des animaux, mais je dois avouer que je ne l’ai pas encore lu ! Et je n’aurais pas la prétention de comparer mon travail à celui de Spiegelman… David Mazzuchelli (Astérios Polyp) et L’Ascension du Haut Mal de David B. ont en revanche été de grandes sources d’inspiration pour moi. C’est sûrement grâce à ce dernier, et dans le but de présenter mon histoire de la façon la plus claire possible, que je suis parti sur un « gaufrier » de neuf cases, que je décline au besoin. Et j’aime aussi la façon qu’il a de disposer les textes au-dessus des cases, que j’ai donc reprise. Enfin, rien de tout cela ne s’est fait très consciemment !

La question de la xénophobie est au centre de cet album. Avez-vous été inspiré par l’Histoire des Philippines ? Des États-Unis ?

C’est plutôt le thème en lui-même, déconnecté des histoires nationales, que j’ai cherché à traiter. J’ai moi-même parfois été confronté à des attitudes et propos racistes, lors de mes voyages à l’étranger. Aux Etats-Unis, par exemple, quelqu’un s’est mis en travers de mon chemin, simplement parce que ma tête ne lui revenait pas ! Mais j’ai cherché à partir de ces quelques expériences vécues ou racontées, pour aborder la question sous un angle plus large. Aussi, j’ai grandi aux Philippines, et non au sein d’une communauté internationale. On s’imagine souvent là-bas que les étrangers sont foncièrement différents, mais en grandissant, je me suis rendu compte que l’on était au contraire tous les mêmes.

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L’incompréhension et le rejet des « Autres » au sens large, que ce soit à cause de leur sexualité, de leur apparence ou de leurs croyances, sont également abordés. Pourrait-on voir en Elmer une « ode à la tolérance » ?

C’est en tout cas comme ça que je l’ai pensé ! Vis-à-vis de chaque situation discriminante, j’ai essayé de présenter le point de vue de différents protagonistes, en me gardant bien de donner le mien. Ce que je voulais, c’est que chacun réfléchisse à ces questions et en tire ses propres conclusions. Des gens m’ont dit qu’ils avaient du mal à cerner Jake, le personnage central, car il est vraiment pétri de contradictions. S’il a par exemple une dent contre les humains, et refuse que sa sœur se marie à un homme, il éprouve en revanche une vive attirance à l’égard des femmes… Mais chacun de nous est en réalité bourré de contradictions ! Et d’ailleurs, c’est certainement le personnage dont je me sens le plus proche.

elmer_biereElmer est aussi une histoire de famille.

Oui, c’est peut-être même le cœur de ce livre ! En général, je me fais pas mal de souci pour mes parents, tout simplement parce qu’ils vieillissent. A l’époque, j’en étais quasiment devenu paranoïaque. J’ai décidé de déménager de chez moi, en me disant qu’ils avaient besoin de compagnie, et maintenant, ma femme et moi habitons avec eux. Au moins, comme ça, on ne s’inquiète plus trop ! En fait, de nombreux éléments du livre ont été inspirés par mon histoire familiale : j’ai partagé avec mon père, qui tient vraiment un journal, l’épisode de la première gorgée de bière, et j’ai vraiment un frère qui est mort à l’âge de six semaines… Quand j’ai montré le résultat à mes parents, qui ne lisent pas trop de bandes dessinées, mon père m’a dit : « Mais pourquoi tes comics sont-ils toujours aussi sérieux ? Ils devraient être drôles ! »

Après la confession de sa mère et la découverte du journal tenu par son père, l’attitude de Jake change radicalement. Pourriez-vous revenir sur l’évolution de votre personnage ?

Je crois qu’au fond de lui, Jake sent que quelque chose de terrible s’est passé, entre les humains et les poulets… Et c’est ce qui le rend si irascible. Il le ressent, mais n’en a pas connaissance, puisque personne autour de lui ne veut en parler. Elmer, son père, pensait qu’il était important que les générations futures se souviennent de ce qui s’était passé, et c’est pourquoi il décide d’en conserver une trace dans son journal. Sa mère garde tous ses souvenirs pour elle, et c’est ce qui la rend presque folle. Quand Jake découvre l’histoire des siens, et du rôle joué par le fermier Ben, il devient à l’égard de ce dernier plus reconnaissant. Et la connaissance de ce qui s’est passé désamorce cette colère qu’il éprouvait jusqu’alors à l’encontre des humains.

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Qui est ce « Billy le Cactus », que l’on n’aperçoit qu’une fois dans l’album, en quatorzième page ?

Oh, c’était simplement pour montrer que Jake, en dépit de son caractère, est quelqu’un qui fait attention aux autres. Qu’il est même capable de prendre soin d’une plante…

Couverture de Elmer

Comment Serge Ewenczyk a découvert le travail de Gerry Alanguilan:
« En surfant sur le net, sur le site d’un journaliste spécialisé en bande dessinée. La couverture du livre, avec sa tête de poulet, m’avait intrigué, et je me suis rendu sur le site de Gerry. J’ai consulté les premières pages du livre, avant de lui demander par mail de m’en envoyer une version PDF. J’ai trouvé ça très fort et inhabituel. Nous avons donc édité le livre en novembre 2010, et les retours des libraires et journalistes ont tous été très bons. Les lecteurs étaient surpris, se retrouvaient avec quelque chose qu’ils n’avaient pas l’habitude de lire. ‘Elmer’ a ensuite obtenu le Prix Asie de la critique et le Prix Ouest France/Quai des bulles, en 2011, et on en est aujourd’hui au troisième tirage. « 

Comment avez-vous réagi en apprenant qu’Elmer allait être publié chez deux éditeurs, l’un américain et l’autre français ?

Jusqu’ici, Elmer avait été publié à compte d’auteur, en quatre fascicules d’abord, puis en recueil, que j’avais envoyé à différents éditeurs aux États-Unis. Cette initiative était longtemps restée sans réponse, puis l’un deux m’avait finalement contacté. Et un jour, en vérifiant mon courrier indésirable, je tombe sur un mail de Serge [Ewenczyk, des Editions ça et là]. Quelque temps après, le livre était traduit en français, et j’en étais bien sûr très heureux !

Gerry, Pourriez-vous nous dire deux mots du projet sur lequel vous travaillez actuellement, The Marvelous Adventures of the Amazing Dr. Rizal ?

Les enfants philippins ne s’intéressent pas à l’Histoire et à la culture de leur pays. Ils ne jurent que par la musique et les films étrangers. J’aimerais, avec ce projet, présenter à mes lecteurs une autre sorte de « super-héros » : le docteur Rizal, un homme intelligent et bourré de talents, qui joua un rôle capital pour les Philippines. J’essaie de rester au plus prêt de qui il fut vraiment, mais l’univers dans lequel je le fais évoluer est très différent, proche du steampunk. J’espère ainsi arriver à capter l’attention des jeunes lecteurs. J’espère aussi qu’ils comprendront que ce n’est pas simplement de la science-fiction, et qu’ils s’intéresseront, grâce à cette BD, davantage au personnage historique.

Propos recueillis et traduits par Pierre Gris

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Elmer.
Par Gerry Alanguilan.
Çà et là, 2010. 14,20.

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Images © Gerry Alanguilan/Çà et là – Photo from Fully Booked

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