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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | December 11, 2017

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Les éditions Ego comme X s’arrêtent

27 octobre 2016 |

coffret-journal-neaudLe 24 octobre, par un message sibyllin sur leur site, les éditions Ego comme X ont annoncé leur cessation d’activité. Loïc Néhou, fondateur-éditeur, y écrit : « Bon… il est temps d’officialiser les choses : voici 5 ans que je ne me salarie plus (au passage, je ne remercie pas le Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charentes) et 2 ans que j’ai arrêté de publier des livres (je ne remercie pas non plus Magélis – Pôle Image d’Angoulême), je déclare donc que les Éditions Ego comme X cessent désormais leurs activités. »

Le message est amer et souligne combien des éditeurs considérés comme majeurs peuvent être fragiles. Ego comme X, c’est cette structure qui avait fait le choix de mettre en avant l’autobiographie dès les années 90. Le genre existait déjà, bien sûr, mais à travers leur revue du même nom puis le fameux Journal (4 tomes, 1996-2002), de Fabrice Neaud, la structure l’avait affirmé comme incontournable. Aujourd’hui, une page se tourne, mais le catalogue reste. Petite exploration de ce dernier.

L’autobiographie est donc au cœur du projet Ego comme X, mais celui-ci est loin de s’y limiter. Dans cette catégorie, quelques titres sont néanmoins à lire rapidement. Parmi eux le troublant Essai de sentimentalisme (2001), dessiné par Frédéric Poincelet sur scénario de Néhou, qui bouscule autant pour sa sincérité brute que par une forme qui interroge les limites de la bande dessinée. On redécouvrira aussi les nombreux carnets de voyages de Simon Hureau, un auteur que l’éditeur a largement contribué à révéler. Hureau y a d’ailleurs également signé des titres non-autobio comme le très violent Colombe et la horde (2004), qui explore l’effet de meute face à la candeur.

 

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moon_lake_trails_couvOn relira aussi Welcome to America, où Pierre Druilhe quitte le champ humoristique qu’on lui connaît. Récemment l’éditeur avait beaucoup soutenu le travail de Lucas Méthé, qui s’était affirmé dans ses fanzines et récits courts comme un des auteurs les plus intéressants (et sans concession) d’une autobio devenue très à la mode dans les années 2000. Trois récits sont parus : Ça va aller (2005), L’Apprenti (2010) et Journal Lapin (2014).

Mais Ego comme X ne s’est pas contenté d’autobiographies. Voir par exemple les récits d’envergure de Vincent Vanoli, auteur aussi respecté que rare, comme Le Décaméron (2000). L’éditeur ne se limite pas non plus géographiquement, et c’est encore à lui qu’on doit les rares traductions de dessinateurs à l’influence pourtant notable. On pense évidemment à John Porcellino, constamment cité comme référence par toute une génération d’auteurs, et pourtant si peu publié, ou à James Kochalka (American Elf).

Avançant avec une approche historique assez rare, Loïc Néhou a aussi consacré une part précieuse de son catalogue au patrimoine, ressortant le fameux Gens de France et d’ailleurs (2005) de Jean Teulé, dans une édition intégrale définitive rendant enfin honneur à un travail graphique et narratif précurseur et plus innovant que bien des titres de BD reportage qui envahissent les rayons aujourd’hui. Il republia aussi les comics Mélody (2013), de Sylvie Rancourt, offrant une première diffusion en France à la première autobiographe canadienne, malgré une présence dans les articles et livres de référence depuis 1984 !

gens-de_franceUn des premiers auteurs réédité sera Frédéric Boilet, ignoré par son éditeur d’origine, Casterman. Cette relation de confiance permettra la publication ensuite de livres inédits comme L’Épinard de Yukiko (2001), qui reste un de ses meilleurs livres de Boilet à ce jour et relancera clairement l’intérêt que lui portait le public. Cette collaboration fructueuse permettra un véritable exploit avec la publication du seul livre en français de Yoshiharu Tsuge, mangaka aussi génial que paranoïaque, qui empêche à ce jour la plupart des traductions de ses livres alors même que son œuvre est considérée comme une des plus importantes du manga moderne. L’Homme sans talent (2004), portrait d’un homme minable effondré sous le poids de sa propre existence, attestait en tout cas de la force du dessinateur et fait regretter une telle absence. Dans la foulée, seront publiés Dans la prison (2005), implacable autobiographie carcérale de Kazuichi Hanawa, auteur de Tensui et l’eau céleste. La « vague manga » a été petite en nombre chez Ego comme X mais la qualité était folle.

On ne peut être complet sans évoquer les autres particularités de cet éditeur multiforme, qui s’est lancé dans le roman en 2006. Sida Mental (2006), de Lionel Tran, et Purulence (2009) d’Amoreena Winkler sont deux exemples de l’exigence continue de Loïc Néhou, qui a su relever le défi de publier des récits vécus parfois effroyables sans jamais sombrer dans le voyeurisme béat de tant de « témoignages ». Il y a dans les romans Ego comme X une véritable ambition littéraire, qui ne cède ni aux facilités, ni au pédantisme.

lhomme_sans_talentEnfin, il faut mentionner l’important travail, souvent précurseur, en direction du web. Ce travail était d’abord artistique, développant des multiples blogs d’auteurs maison, prouvant que le support n’est pas condamné à la vacuité, extrayant des récits inachevés, des vidéos et entretiens oubliés dans des archives… Le site, toujours en ligne (on espère pour longtemps), témoigne de cette richesse enfouie un peu partout. Puis Internet est devenu matière même à réfléchir à l’édition aujourd’hui, dans le contexte de surproduction et d’invisibilisation des productions alternative. Ego comme X a donc développé l’impression à la demande pour ses livres épuisés, afin d’éviter les pertes sèches en gestion de stocks sans pour autant faire mourir les livres, avant d’étendre cette méthode à des projets inédits. En termes purement commerciaux, il fut aussi un des premiers éditeurs à proposer les frais de port gratuits tout en choisissant un système de rémunération double pour les auteurs en cas de ventes directes. Cela a pu faire tousser les libraires mais a permis de mettre en lumière pour beaucoup le poids de la diffusion/distribution, et de redistribuer plus justement aux auteurs.

Ego comme X a donc été pionnier dans bien des domaines, que ce soit en termes de pure production artistique que dans ses choix éditoriaux (patrimoine, manga alternatif, transversalité avec la littérature…) ou dans la manière d’aborder les nouveaux enjeux. Cette inventivité souvent très juste tenait cependant à un seul homme, dont on peut relire un passionnant récent entretien sur Du9, et à sa motivation à lutter contre des Goliath de plus en plus dominants. Après plus de vingt ans, il est naturel que l’épuisement se fasse sentir. Encore une fois, Néhou permet d’alerter le public sur la réalité de la petite édition et l’on espère que la perte réelle engendrée par cette disparition saura laisser la place à autre chose.

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