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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | August 18, 2017

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Marc-Antoine Mathieu a rendez-vous avec Dieu

28 septembre 2009 |

mathieu_intro.jpgChaque album de Marc-Antoine Mathieu est un événement. Depuis le premier tome de sa novatrice série Julius-Corentin Acquefacques, l’auteur porte un regard sage et sombre sur la société des hommes d’aujourd’hui, empêtrée dans les procédures, la communication en temps réel et la grisaille. Quoi de plus naturel dès lors de la confronter à l’arrivée de Dieu ? Et, tel un scientifique scrupuleux, regarder ce qui se passe. Avec Dieu en personne, l’auteur de 50 ans propose un essai philosophique et drolatique, intelligent et pertinent, sur un monde qui ne tourne pas bien rond. Il s’en explique à BoDoï, évoquant la crise du sacré et son retour probable – en force – dans les années qui viennent.

mathieu_communication.jpgPourquoi faire descendre ainsi Dieu sur Terre ?
Au départ, je n’avais pas réellement la volonté de mettre en scène Dieu. J’accumulais depuis un certain temps des notes – autour du thème du destin, de la liberté ou du libre arbitre… Peu à peu, ces éléments se sont densifiés, des tableaux se sont dessinés, une structure de récit a émergé: j’allais faire arriver Dieu, ajouter un peu d’absurde et imaginer ce qui allait se passer. Ou plutôt ce qui n’allait pas se passer.

C’est-à-dire ?
Les hommes constatent très vite que ce personnage qui prétend être Dieu parle peu et n’agit pas, malgré quelques prodiges spectaculaires. Ils constatent en fait le vide, l’absence de Dieu, et sa mort, son effacement, même s’il est matérialisé. Son arrivée fait l’effet d’un miroir: il renvoie aux hommes ce qu’ils lui donnent.

Pourquoi ne jamais le montrer de face ? Ou seulement par des représentations artistiques ?
Je voulais le matérialiser, mais pas l’incarner. Pas parce que je suis persuadé qu’il n’existe pas (je suis, au grand minimum, agnostique), mais parce que je le montre comme vide dans mon histoire. Il n’agit pas, ne pense pas, c’était donc délicat de lui associer un visage… Un temps, j’ai même pensé à ne pas le montrer du tout, mais ça devenait compliqué, car cela pouvait emmener le lecteur sur des fausses intentions…

mathieu_oreillette.jpgVous l’affublez d’une oreillette, qui fait douter de sa véritable identité…
Je propose deux possibilités. Soit c’est vraiment Dieu, mais il a tout de même besoin d’être coaché, pour affronter les foules et les médias. Soit c’est simplement un avatar du genre humain, une image complètement fabriquée, et reliée par oreillette à un hyper-Google, somme ultime de connaissances. Mais le lecteur peut aussi se poser une autre question: y aurait-il une sorte de super-Dieu ?

Pourquoi ne pas faire intervenir la religion dans votre récit ?
Si je mettais l’Église en scène, mon récit risquait de devenir une analyse, un pamphlet sur son rôle et je voulais absolument éviter cela. Tout le monde y va de sa critique sur l’Église, je ne désirais pas en rajouter. Je préférais rester sur l’interrogation du sacré, de l’homme et son mystère. Et peu à peu, dresser le portrait en creux d’une société.

mathieu_message.jpgUne société que vous montrez dominée par la communication et la consommation à outrance…
Les hommes comblent le vide spirituel par les réseaux, la consommation, une certaine sur-verbalisation. Nous vivons ainsi dans un effroi permanent, car notre avenir semble bouché. Et tous les interdits et angoisses que nous développons (ne pas fumer, rouler doucement, ne pas manger trop gras, etc.) nous empêchent de nous projeter sereinement dans le futur. De plus, surinformés sur notre passé, nous culpabilisons en pensant à notre histoire, aux actes commis par nos aînés. Du coup, nous nous sentons mal dans notre présent et, plutôt que de chercher le silence et le calme pour réfléchir tranquillement, nous nous perdons dans un flot informatif continu et en temps réel.

Le sacré a-t-il encore une place dans notre société ?
C’est toute la question ! Dieu, en descendant sur Terre, espère remettre un peu de sacré dans le monde, mais il est emporté par le flot et devient un produit comme les autres. On idolâtre son image via des produits dérivés. Pour moi, nous amorçons une période d’apocalypse (au sens premier du terme: quelque chose d’annoncé, d’inéluctable). Nous sommes dans une phase à la fois décadente (nous nous perdons dans l’idolâtrie, dans la vanité…), et à la fois de réinvention : on voit émerger de plus en plus d’initiatives individuelles, à petite échelle et qui sont en rupture. Des comportements positifs: éthiques, citoyens. Bon, il y a aussi des réactions épidermiques très violentes, comme le terrorisme islamique par exemple.

Le XXIe siècle ne sera pas spirituel, alors ?
Si, si, sans aucun doute, le sacré et le religieux vont revenir. Mais comment ? Ce ne sera certainement pas un monothéisme de plus… Ou alors, ce sera une régression. Et, dans l’histoire des hommes, une régression est souvent l’antichambre d’une crise ou de révolutions. mathieu_avocat.jpg Nous sommes en train de mettre en place des outils, de communication notamment, qui nous cachent l’essentiel, mais finiront probablement par nous aider à comprendre le monde et à bouger tous ensemble. L’autre question est: que va-t-on sacraliser? Le scénario logique voudrait que l’on sacralise la Nature. Dans un grand élan vital, nous sanctuariserons la planète; dans des nouveaux rites, tous nos actes seront évalués à l’aune de leur empreinte écologique. Cette sacralisation à outrance arrivera si nous tardons trop à changer nos habitudes car, quand le changement arrive trop tard, il se fait dans la panique, et là, il y aura panique existentielle. En revanche, dans l’hypothèse d’un changement progressif des modes de vie, mené tous ensemble et dès à présent, nous pourrons éviter de grands bouleversements écologiques, tout en évitant un mouvement réactionnaire de grand ampleur, porte ouverte aux excès. Dans le cas contraire, il est difficile de prévoir ce qui arrivera, mais le risque est de devenir croyants pour de mauvaises raisons, par exemple se mettre à croire éperdument en une Nature sacrée.

Vous avez une vision plutôt sombre de l’avenir…
Peut-être. Mais je crois que, même si mon regard est pessimiste, je mène une action optimiste. J’ai voulu que Dieu en personne soit lisible par tous. Et j’aimerais qu’il puisse susciter quelques réflexions philosophiques chez les lecteurs: car tant que l’on se pose des questions, c’est qu’on est encore en tension, bien vivant.

mathieu_existence.jpg

Quels sont vos projets ?
J’accumule peu à peu des tableaux pour un nouvel opus de Julius Corentin Acquefacques. Je suis également en train d’imaginer un nouvel essai en bandes dessinées, une charge sur le bonheur forcé qui est véhiculé par l’imagerie publicitaire. Je participe de plus à un ouvrage collectif sur l’art pariétal, initié par David Prudhomme. Et j’ai aussi un projet autour de la mémoire, celle qu’on nous colle sur le dos et qui nous empêche de vivre. Et enfin, je suis en discussion sur un projet numérique, dont je ne sais pas si c’est de la bande dessinée qui en sortira ! Ouf !

Propos recueillis par Benjamin Roure

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Dieu en personne.
Par Marc-Antoine Mathieu.
Delcourt, 17,50 € le 9 septembre 2009.

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