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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | November 19, 2017

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Riff Reb’s hisse le pavillon noir

27 mai 2009 |

riff_intro.jpgLes pirates dessinés ont décidément le vent en poupe: Isaac le pirate, Le Diable des sept mers, Long John Silver, Les Contrebandiers du Moonfleet… Fallait-il vraiment publier une énième aventure de ces criminels des mers, qui excitent l’imaginaire collectif depuis près de trois siècles, et voient leur descendance terroriser les côtes africaines aujourd’hui? À lire À bord de l’Étoile Matutine, la réponse ne fait aucun doute. Cette adaptation du roman de Pierre Mac Orlan par Riff Reb’s (Le Bal de la sueur, Myrtil Fauvette…) ouvre en effet avec brio la nouvelle collection d’adaptations littéraires des éditions Soleil, baptisée Noctambule. Le livre se révèle dense, sombre et violent. Il racle le mythe du pirate aventurier jusqu’à l’os, montrant la réalité (tout de même un brin fantasmée) de la vie en mer et hors-la-loi. «Un récit humaniste et désenchanté, tout ce que j’aime», s’enthousiasme l’auteur havrais de 48 ans, à qui cet album a redonné l’envie d’écrire.

Comment vous êtes-vous retrouvé à adapter un roman de Pierre Mac Orlan ?
riff_naufrage.jpgCe fut un choix par défaut, je dois bien l’avouer. L’éditrice Clotilde Vu m’avait contacté afin de me présenter son projet de collection d’adaptations littéraires. Elle m’avait alors transmis une liste de titres envisagés. À l’époque, je travaillais à Glam et Comet, et cette enfilade de grands classiques, vus et revus, ne m’a pas emballé. Mais j’étais tout de même attiré par le format «roman graphique» privilégié par la collection Noctambule – un livre y devient un volume unique de bandes dessinées. Le principe de tomes multiples de la collection Ex Libris de Delcourt, que Jean David Morvan m’avait aussi proposé d’intégrer, m’intéressait moins. De plus, je venais de lire À bord de l’Étoile Matutine de Pierre Mac Orlan, qui m’avait mis une bonne claque. J’ai donc dit à Clotilde Vu que si elle m’obtenait les droits de ce bouquin, je l’adapterais. Je pensais qu’elle échouerait, mais je me suis trompé.

Quelles difficultés a posé cette adaptation ?
Juste après avoir accepté de m’y mettre, je me suis dit que j’étais fou. riff_ombres.jpg Pour moi, ce roman est un chef d’œuvre, je ne risquais donc que de le massacrer ! De plus, il ne comporte que très peu d’action et de dialogues, ce qui est un peu compliqué à traduire en bandes dessinées… Mais j’ai craché dans mes mains, relevé mes manches et tenté de relever ce défi.

Il s’agit de plus d’une histoire sans véritable héros…
C’est ce qui en fait pour moi un grand classique expérimental de la littérature française. Le « héros » est le narrateur, qui évoque ses souvenirs de piraterie. Mais il n’est jamais nommé et n’entreprend aucune action décisive dans les événements. Il n’est qu’un témoin, un jeune garçon tout gris. Et il n’a aucune morale, car personne ne la lui a enseignée. Je devais respecter ce parti pris narratif.

En quoi ce récit diffère-t-il des récits classiques de pirates ?
Pour moi, les pirates de Mac Orlan sont les poilus de la guerre de 14-18. Pierre Mac Orlan s’est battu lors de cette guerre, a été blessé, puis sauvé par un soldat africain. Je crois que ces moments-là sont restés très vivants dans ses souvenirs et que, d’un point de vue psychologique, ses pirates sont proches des soldats des tranchées: À bord de l’Étoile Matutine est l’histoire d’un groupe d’hommes vivant constamment ensemble, mal nourris, confrontés en permanence à la violence. C’est donc aussi un roman humaniste.

Est-ce pour cela qu’on ne voit pas de séquences d’abordage ou d’autres scènes récurrentes de ce genre de BD ?
riff_peste.jpgOui. Mac Orlan s’attache à donner une vision assez réaliste de la piraterie et, avant tout, à brosser le portrait de ces hommes qui vivent face à la mort. Car s’ils ne meurent pas de faim, de soif, ou dans l’attaque d’un navire, ils seront assassinés par un de leurs congénères ou pendus par les autorités. Ils sont violents et n’ont rien à perdre. Cependant, ils ont instauré une certaine démocratie (ils élisent et destituent leur capitaine), une sécurité sociale (les blessés empochent une plus grande part du butin), une vraie solidarité. Parallèlement, ce sont les premiers des capitalistes sauvages, puisqu’ils sont prêts à tout pour gagner un maximum en investissant un minimum ! Cette ambigüité, cette pose quasi anarchiste, cet absolutisme libertaire m’ont séduit. J’y retrouve un peu de mes jeunes années punk…

Dans les pages consacrées à la proposition d’amnistie des pirates par le roi d’Angleterre, on perçoit cet idéal de liberté à tout prix…
Il y a eu plusieurs propositions d’amnistie pour faire cesser la piraterie. Et c’est vrai qu’un certain nombre de pirates ont refusé. riff_reve.jpg La plupart étaient sans doute suspicieux sur la réalité de l’arrêt des poursuites menées contre eux. D’autres savaient qu’ils ne pourraient revenir à la vie normale, un peu comme certains vétérans de la guerre du Vietnam. Ou alors ils se sentaient incapables de reprendre une existence routinière et banale…

Pourquoi intégrer des passages fantastiques (les fantômes de marins morts, la femme envoûtante comme une sirène) dans un récit plutôt réaliste ?
Dans le cas des fantômes qui viennent hanter le naufrageur, il s’agit d’un récit dans le récit, raconté par un pirate. Comme quand on est ado au camping et qu’on raconte des histoires qui font peur. La superstition des marins est légendaire, et je tenais à la restituer. Même chose pour la chanteuse italienne qui charme les pirates par sa voix, et renvoie au mythe d’Ulysse et des sirènes. Le capitaine, qui voit ses hommes perdre la tête, doit se débarrasser de cette sorcière.

Pourquoi avoir choisi la bichromie, avec une couleur différente par chapitre ?
J’ai longtemps été tenté par le noir et blanc. D’abord parce que j’adore ça – je suis fan des grands maîtres du noir et blanc, comme Milton Caniff, Jean Giraud ou même Blutch. Ensuite parce qu’en lisant ce roman si sombre, je n’y ai pas vu de couleurs. Enfin, parce que travailler en couleurs est un luxe que je ne pouvais me permettre, car cela prend énormément de temps. riff_couteau.jpg Au bout du compte, j’ai choisi la bichromie, qui évoque les illustrations de la littérature classique d’aventures ou les vieux journaux de la guerre de 14-18. De plus, utiliser une teinte dominante par chapitre me permettait de bien rythmer les séquences.

Au final, êtes-vous satisfait d’avoir pris le risque d’adapter un roman?
Tout à fait, et il se pourrait même que je recommence ! La seule BD que j’ai vraiment réalisée seul est Myrtil Fauvette. C’était un bonheur total mais, malgré un bon accueil critique, le livre ne s’est pas bien vendu. Depuis, j’angoisse un peu d’écrire à nouveau et, d’un autre côté, je crois que je suis trop emmerdeur pour travailler avec un scénariste. L’adaptation est finalement une bonne solution pour moi, car l’auteur de l’œuvre originale ne viendra pas m’embêter, surtout s’il est mort, et son texte sert efficacement de béquille pour écrire. Même si ça ne voit pas forcément, j’ai toutefois mis beaucoup de moi-même dans À bord de l’Étoile Matutine, et je suis content du résultat. Je reprends peu à peu confiance en moi. Cela me ramènera peut-être vers l’écriture…

Propos recueillis par Benjamin Roure

Images © MC Productions / Riff Reb’s

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À bord de l’Étoile Matutine.
Par Riff Reb’s.
Soleil/Noctambule, 17,95 €, le 27 mai 2009.

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