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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | December 10, 2018

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Lewis Trondheim : « Je suis apaisé avec mon dessin »

18 avril 2018 |

Lewis-Trondheim-photo-delcourt« Elle est où Maud ? Elle fait caca ? » À peine arrivé chez Delcourt, il pose les bases de la rencontre, décontractée. Lewis Trondheim, quelqu’un de timide et de réservé, comme il se présente dans ses livres ? On en est loin. Pas de chichi, on se tutoie. Celui qui se dessine en permanence sous la forme d’un oiseau fait montre d’un recul impressionnant sur son œuvre. Dates de parution de ses livres et de ceux de ses amis, raisons qui l’ont poussé à faire telle ou telle BD… l’auteur qui a signé plus d’une centaine de livres, créateur avec Joann Sfar de la saga Donjon, de Lapinot, de Ralph Azham ou encore d’Infinity 8 avec Olivier Vatine, semble pouvoir recoller tous les morceaux de son parcours qui l’ont amené à faire de l’autobiographie. Rencontre.

Cela fait 25 ans que vous faites de l’autobiographie. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans ce genre ?

Au début des années 1990, les éditions Cornélius éditaient des Comix (NDLR : petites BD sous la forme de fascicules) et ça me donnait envie. Pas mal d’auteurs en faisaient à ce moment-là. David B. y décrivait ses rêves dans Le Cheval blême, JC Menu racontait des trucs personnels dans Mune Comix… Moi, j’avais déjà fait de la fiction avec Psychanalyse (Le Lézard, 1990), Les Carottes de Patagonie (L’Association, 1992) et Le Dormeur (Cornélius, 1993), mais j’ai vu dans l’autobiographie une source de narration intéressante. Et c’est comme ça que ça a commencé, de 1993 à 1995 (NDLR : avec Approximate Continuum Comix, recueillis sous le titre Approximativement chez Cornélius en 1995). Au début, je pensais mettre de la fiction dans le récit et alterner la vie au bureau et des trucs inventés. Et je me suis rendu compte que j’avais plein de choses à raconter sur ma vie parisienne de l’époque, le métro, les microbes…

Et vous continuez depuis à faire de l’autobiographie.

Lewis-Trondheim-carnetOui et non. J’ai passé plus de temps à faire autre chose que de l’autobiographie. Il y a des moments où j’ai besoin et envie d’en faire, d’autres non. Ma première période a duré deux ans. J’ai repris le genre pour en 2001, année où je me suis rendu à un festival de BD à La Réunion. C’était la première fois que j’allais dans l’hémisphère sud et je n’étais pas rassuré. Ça me permettait de penser à autre chose, d’éviter de réfléchir au fait que je passais au dessus de l’Afrique, de ses fauves et des requins.

C’est le premier des quatre Carnets de bord à L’Association.

Oui, l’idée des Carnets était de faire quelque chose de très brut. Je ne crayonnais pas, je ne gommais pas, je n’utilisais pas de Tippex. Du coup, le dessin était très moche, mais ça me permettait d’être dans l’immédiateté. Et c’est quelque chose de chouette, car c’est le genre de petites histoires qu’on oublie rapidement.

Pourquoi avoir arrêté les Carnets en 2004 ?

Car j’avais atteint mon objectif, j’étais satisfait. Je n’avais plus besoin de raconter ma vie. Et trois ans plus tard, j’ai fait Désoeuvré (L’Association, 2005). Cette fois-ci, ça a pris la forme d’un essai où je me posais des questions sur la vie des auteurs de bandes dessinées, comment ils vieillissent, comment je vieillis. À chaque fois que je me saisis du format autobiographique, c’est qu’il y a une nécessité. Les Petits Riens, c’est pareil, je voulais apprendre à faire des couleurs en aquarelle. Mais pas sous forme d’illustration, car ça ne me semblait pas intéressant. Je me suis remis à faire de l’autobiographie, mais sur un rythme d’une page à la fois. J’ai commencé par en faire une vingtaine dans mon coin, pour le plaisir d’apprendre. Puis au bout d’un moment, je me suis dit que ça ne serait pas mal d’en faire un blog – on était en plein dans la période des blogs BD. Et arrivé à 50 planches, pourquoi pas ne pas le publier sous la forme d’un recueil…

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Y a-t-il une différence entre Les Petits Riens et les Carnets de bord ?

Au-delà du travail, graphiquement parlant, ça n’était pas la même nécessité de base, et ça n’est pas la même rythmique. Les Carnets, je les faisais pour me raccrocher à mon travail. La BD c’est de la gym, si on arrête de dessiner pendant un moment, on perd le fil. Pour Les Petits Riens, je fais ça quand ça vient. L’objectif est de trouver la petite histoire, la petite pensée, sans que ça tombe dans le train-train quotidien. Et ça ne doit surtout pas être forcé ! Je ne suis pas dans la rue à me dire : « Il me faut un petit rien, il me faut un petit rien. »

Très concrètement, comment naît une planche des Petits riens ?

J’ai des petits carnets sur moi en permanence et je note des anecdotes que je retranscris en dessin, plus tard, si ça vaut le coup. Si je n’ai pas le temps de prendre des notes, je fais une photo du lieu ou de la situation. Et puis, ça peut me servir de documentation, car je n’ai pas toujours le temps de faire des croquis. Je ne suis pas seul généralement et ça peut prendre une heure et demi de rester assis à dessiner un paysage.

Lewis-Trondheim-decorC’est quelque chose de nouveau dans vos livres : vous mettez en avant des dessins de paysage, en couleurs, très travaillés. Votre rapport à votre dessin a-t-il évolué ? En êtes-vous satisfait ?

(Il prend quelques secondes de réflexion et sourit) Je suis… apaisé avec mon dessin. J’ai toujours voulu être scénariste, pas dessinateur. Je dessine par nécessité, avec mes limites. Ce sont notamment elles qui m’ont construit dans mon style et mon écriture. Mais j’ai toujours voulu aller plus loin. Quand j’ai commencé à faire de la bande dessinée, je ne produisais que des dialogues, puis des cases photocopiées. Et j’ai tenté l’improvisation avec des cases carrées. Puis je me suis lassé des dialogues, donc je suis partie sur une histoire muette [La Mouche, Seuil, 1995]. À chaque fois, je cherchais à être moins mauvais… Et, un jour je me suis dit :  » C’est quand même bête. Je sais que plein de gens aiment mon dessin et mes histoires. Et je suis le seul à ne pas en être satisfait… » Il y a plein de dessinateurs qui voudraient dessiner autrement : les dessinateurs réalistes voudraient dessiner comme Sempé, les dessinateurs plus simples, comme moi, voudraient faire du Moebius… J’ai un style, ça fait quasiment trente ans que je dessine. J’en suis content. Je vais arrêter de râler dès que je fais un trait. Ça ne sert à rien, ça n’est pas positif : mieux vaut être content de faire un trait ! Mais je ne tombe pas dans la béatitude pour autant. Je continue à faire des efforts, à travailler, à trouver de nouvelles astuces, car ça enrichit aussi la narration.

Vous avez souvent laissé supposer un côté pudique ou réservé de votre personnalité dans vos livres. Est-ce que ça n’est pas en opposition avec l’exercice de l’autobiographie où vous vous dévoilez ?

Je n’ai pas l’impression d’être pudique, je me dessine plein de fois au cabinet. Certes, tout ce qui est sexuel, je n’en parle pas. Mais c’est sûrement dû aussi à mon éducation… En fait, je ne ressens simplement pas la nécessité d’en parler. Mais c’est peut-être ceux qui en parlent le plus qui en font le moins!

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À part cela, y a-t-il des sujets que vous n’abordez pas ?

Je n’ai pas l’impression, non. Je parle de ma famille, de mes enfants, de mes amis, mais je respecte leur vie privée. Dans le dernier tome, je fais apparaître mon fils, lors de notre voyage aux États-Unis. La limite est de ne pas me moquer de ceux dont je parle. S’ils veulent qu’on se moque d’eux, qu’ils fassent des BD. Par contre, moi je me fous de ma gueule ! Et dans la vie de tous les jours, par contre oui, je me moque des autres. Je peux être provocateur, péremptoire.

Et commenter un fait d’actualité, comme le fait Joann Sfar sur Instagram, par exemple, ne vous intéresse pas?

J’ai parlé un peu de Trump dans le dernier tome… Mais je ne suis pas dessinateur politique ou d’actualité. C’est très difficile, il faut être constamment branché à l’actualité, faire des liens avec le passé. J’aime bien le dessin de presse en tant que lecteur, mais en tant qu’auteur je trouve qu’il y a un côté un peu vain. Plus je vieillis, plus je me dis que je ne vais pas m’énerver avec quelque chose sur lequel je n’ai pas d’emprise. La politique, ça m’énerve, et ça ne me va pas m’apaiser d’y consacrer des dessins. Alors, n’en parlons pas, mais allons voter. Ça ne m’empêchera pas d’aider les gens autour de moi dans la vie de tous les jours, mais du point de vue du dessin, parler de Macron, de Trump ou de Poutine, non, ça ne m’intéresse pas. L’autre point important à mon sens, c’est que c’est périssable. Le dessin de presse c’est bien à lire le jour-même, mais la semaine d’après, ça a déjà un peu perdu de son sens. Et un an plus tard, c’est pire. Il faut remettre tous éléments en place, retrouver le contexte… Ça doit être assez frustrant.

Lewis-Trondheim-parapenteDans vos livres, vous critiquez régulièrement certains médias et la TV en continu, notamment. N’avez-vous pas envie de proposer votre propre traitement d’une actualité ou d’un événement à travers un de vos livres ? N’y a-t-il pas des sujets auxquels vous êtes plus sensibles que d’autres ?

Si, bien sûr, mais c’est toujours compliqué de dire « j’ai un message à faire passer ». On est très vite donneur de leçons et moi je suis très facilement moralisateur. Donc j’y vais à reculons… J’ai décliné une proposition de La Revue Dessinée qui me demandait de tester un nouveau sport. J’ai essayé, mais ça n’a rien donné. Boulet a fait un truc sur le vol parabolique. Ça, c’est bien, c’est marrant. Mais est-ce que j’aurai aimé le faire ? Si le sujet ne tient pas, je ne me l’impose pas.

N’avez-vous jamais eu envie de structurer un peu plus vos récits autobiographiques avec une histoire ou un fil rouge, comme le font Joann Sfar, Guy Delisle ou Mathieu Sapin ?

Mathieu, quand il fait ce genre de livre, c’est de la commande : il va se rendre à l’Elysée, suivre Gérard Depardieu, visiter Libération ou aller sur le plateau de tournage de Joann Sfar [pour Gainsbourg, vie héroïque – NDLR]. Guy, c’est différent, il voyage beaucoup et il reste un an à un endroit. Moi, je ne reste jamais aussi longtemps. Ce qu’il fait, c’est qu’il prend des notes et fait des croquis pendant toute cette période, sans savoir s’il va faire un livre. Ensuite, il voit si ça vaut le coup, si c’est intéressant. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne fait pas un bouquin de chacun de ses déplacements. S’il n’a pas les anecdotes nécessaires, comme pour son voyage en Ethiopie où il avait suivi sa femme, il n’en fait rien.

Et un travail de commande comme Mathieu Sapin ?

Je n’aime pas être obligé. J’aime faire ce qui me plaît et quand j’en ai envie. Si je dois consacrer trois ou quatre mois à un reportage, ça serait autant d’autres trucs sur lesquels je ne travaillerais pas. Par exemple, je suis ravi de pouvoir consacrer du temps aux Herbes folles [son feuilleton improvisé sur Instagram – NDLR]. Et puis surtout, il faudrait que je sorte de ma maison. Je suis bien chez moi, je n’ai pas à fuir mon quotidien. C’est pour ça que j’avais envoyé Mathieu Sapin sur le tournage de Gainsbourg. Je l’aurai bien fait, mais je ne me voyais pas aller à Paris pendant trois mois… J’aime bien faire de la fiction, j’aime bien faire l’autobiographie, mais pas trop longtemps.

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Deux livres semblent sortir du lot de votre production : Ile Bourbon 1730 (avec Appollo, chez Delcourt, 2007) et Coquelicots d’Irak (avec Brigitte Findakly, chez L’Association, 2016). Ils ont tous les deux une prise dans le réel, soit par un biais historique soit à travers des témoignages. Que représentent-ils pour vous ?

Lewis-Trondheim-irakCe sont deux sujets qui me parlent. La Réunion (NDLR : au cœur de l’histoire de « Ile Bourbon 1730 »), ça me touche. J’y suis allé cinq fois, j’en parle souvent dans mes carnets ou dans « Les Petits riens ». Et cette période post-piraterie de l’île que m’avait proposé Appollo me plaisait beaucoup. Pour Coquelicots d’Irak, c’est encore différent. Brigitte [Findakly, sa femme, qui est aussi sa coloriste – NDLR] essayait d’écrire son livre depuis quelques temps, sans y arriver. En parallèle, Le Monde me demandait des strips quotidiens d’actualité, donc j’ai aidé Brigitte et ça a donné les Coquelicots. L’Irak c’est sa famille, donc la moitié de la mienne, ça me touche aussi. Mais si on me proposer d’aller faire un livre sur Fessenheim pour parler de la fermeture de la centrale nucléaire, je ne sais pas… Certes, je suis antinucléaire, mais ça ne me touche pas assez pour que j’y consacre autant de temps. A la base, c’est faire de la fiction qui m’intéresse et j’ai plein de sujets à raconter. Et rien ne me force, même financièrement, à faire des livres-reportage. Je suis plus à l’aise en fiction. Je ne suis pas contre l’autobiographie ou contre un sujet avec une accroche réelle, évidemment, mais il faut que ça soit naturel, sans contrainte.

Les Petits riens prépubliés en ligne. C’est une contrainte que vous vous imposez ?

C’est un élément moteur, une dynamique. Des gens vont me lire et aussi me signaler quand j’en fais moins. Mais j’en ai mis un peu moins en ligne récemment. Du coup, il y a pas mal d’inédits dans le dernier carnet. J’ai commencé ce blog pendant le phénomène des blogs BD, et cette mode s’est essoufflée. Je pense que c’est dû au phénomène des réseaux sociaux. On passe plus de temps à prendre en photo son repas ou son chien. Et il faut être très présent sur ces réseaux et passer du temps à signaler à sa communauté qu’on a posté quelque chose. On s’y perd…

Pourtant vous êtes actifs sur Instagram avec un feuilleton quotidien, où vous proposez Les Herbes folles, une aventure improvisée de Lapinot.

C’est une idée qui remonte à plus de 20 ans. À l’époque, Philippe Dupuy [Nuages et pluie, L’Art du chevalement…] m’a parlé de faire un dessin quotidien. Ça m’était sorti de la tête, et au Nouvel An, Guillaume Bianco [Billy Brouillard, Zizi chauve souris…] est venu à la maison et m’a dit qu’il allait s’y mettre. J’ai réalisé qu’on était le 1er janvier et que c’était le bon moment pour commencer. J’ai pris un carnet dans ma bibliothèque à carnets vierges, et j’ai attaqué sans but précis. Au bout de quelques jours, j’ai compris que si je voulais tenir il me faudrait une histoire. J’avais lancé une thématique de Lapinot qui se promenait en ville, et j’ai continué en voyant s’il se passerait des trucs.

Et ne doutez pas de ma détermination. ^^

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C’est un nouvel exercice d’improvisation ?

Oui, j’ai toujours aimé ça, donc ça ne me dérangeait pas. Par contre, je trouvais ça très frustrant de ne faire qu’une case par jour. Donc, j’ai décidé de poster un dessin par jour, sans pour autant faire un dessin par jour. Je travaille plutôt sur une séquence complète, pour rester dans le mouvement, puis je découpe au moment de la poster en ligne. Il y a des jours ou je ne fais que dessiner Les Herbes folles et d’autres où je ne fais rien du tout. Je laisse des fois une semaine voire dix jours entre deux phases de dessin. On me dit : « Tu triches ». Je réponds que je fais juste ce qui est le mieux pour moi et pour le récit.

12 mars #lewistrondheim #drawing #ink #improvisationcomics #moleskine Une publication partagée par Lewis Trondheim (@lewistrondheim) le

Donc il y a déjà des planches terminées qui attendent d’être publiées ?

petitsRiensT8_couvOui, j’ai trois mois d’avance sur le trait et trois semaines d’avance pour les couleurs. Mais je me laisse du suspense.

L’été dernier, Thomas Cadène, Camille Duvelleroy, Joseph Safieddine et Erwann Surcouf diffusaient Été sur Instagram, un feuilleton qui paraissait chaque jour et utilisait toutes les fonctionnalités du réseau, dont le son et les story. Vous n’avez jamais pensé à exploiter un peu plus le format proposé par ce réseau social ?

J’avais bien aimé leur BD et ainsi que le principe des images qui défilent, comme un strip. Le format numérique m’intéresse, je l’avais utilisé pour Bludzee, dont un strip était publié chaque jour en plusieurs langues. Ce qui me gène, c’est le principe même du réseau social… Aller nourrir la bête, Instagram, Twitter, Facebook… Instagram, ça reste un outil, il faut savoir l’utiliser, c’est tout. Et c’est ce que je fais. Je ne pense avoir envie d’aller plus loin.

Propos recueillis par Hadrien Chidiac

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Les Petits Riens #8.
Par Lewis Trondheim.
Delcourt, avril 2018,13,50 €.

Images © Lewis Trondheim – Photo © Delcourt

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Commentaires

  1. Hey! Super article, super interview, super site, super travail. Merci bien :-)
    Lewis Trondheim est un type très chouette, j’aime bien son univers; j’aimerais beaucoup le rencontrer!

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