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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | February 23, 2026















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« Le Copirit » de Forest, une œuvre de jeunesse déjà radicale

23 février 2026 |

Jean-Claude Forest n’a que 22 ans quand il donne naissance au Copirit dans les pages du magazine Vaillant, en 1952. Inspiré de lointains cousins américains, ce curieux personnage n’a vécu qu’une poignée d’aventures humoristiques très cartoon durant deux ans, et n’avait jamais connu d’édition en album. Pourtant, il portait déjà en germe toute la bédéphilie et l’imaginaire foisonnant du futur auteur de Barbarella ou Hypocrite, et a considérablement influencé Nikita Madryka pour son Concombre masqué. Les éditions L’Apocalypse ont réussi à en proposer une petite intégrale soignée et délicate, bel hommage à une œuvre trop longtemps oubliée.

« J’ai lu une bande dessinée de Forest dans Vaillant, Le Copyright, et j’ai adoré. Pourquoi ? Parce que le Copyright, c’était moi ! Un personnage seul de son espèce. […] C’est une très grande bande dessinée. Hélas, totalement méconnue. Et puis cette bande dessinée s’est arrêtée. Alors, tout naturellement, j’ai voulu la continuer. Je la continuais dans mes cahiers, le Copyright, je l’appelais Prosper, ou quelque chose comme ça. Après je lui ai enlevé sa queue et il s’est mis à ressembler au futur Concombre masqué. »

Si l’analyse psychanalytique peut se discuter, dans cet entretien donné en 2011 à Du9, Mandryka témoignait de l’importance fondamentale d’une courte bande dessinée publiée dans Vaillant entre 1952 et 1953.

C’est quoi, un Copirit ?

copirit-VersoL’auteur phare de l’humour onirico-absurde rêvait d’une réédition, d’un album, projet assez invraisemblable pour une série ne comportant que 23 parutions dans le magazine. Et encore, parmi celles-ci se comptaient neuf pleines pages et quatorze demi-pages, difficile de faire une volumineuse intégrale avec ça. Si le « volumineux » est impossible, les éditions L’Apocalypse ont toutefois tenté de relever le pari et de présenter une intégrale du Copirit. Un album dont l’existence a été fantasmée dans la bibliothèque du Concombre masqué – Dominique Radrizzani, auteur de la préface, retrouve une discrète mais si signifiante case, entre Lewis Carroll et Edward Lear.

Le Copirit est une petite bête étrange, qui vit dans le désert. Il parle, mais s’exprime avant tout d’un tonitruant « Varlop ! », voire « Pas varlopé ! », préfigurant la structure narrative d’un Pifou, qui paraît dans Vaillant cinq ans plus tard. Le Copirit est une espèce rare, qui vaut apparemment cher, et est donc chassé. Le Bigleux veut l’attraper, il se joue de lui à grand renfort de déguisement, à l’aide de sa poche ventrale qui peut faire naître n’importe quel objet. L’humour est principalement cartoonesque et le méchant plus bête qu’autre chose – la bête le libère d’ailleurs quand il est coincé, car elle s’ennuie de lui. Bien que la série soit brève, il existe un deuxième temps où, après des adieux émouvants à son ennemi, le Copirit décide d’aller vivre en ville, s’installant dans le pavillon d’une famille bourgeoise. Du décor du western matinée du désert de Coconino d’Herriman, un décor déjà utilisé quelques années plus tôt pour les aventures (elles aussi délirantes) de Charlot en BD dans Vaillant, le Copirit file donc dans ceux du family strip américain.
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Une digestion américaine et bédéphilie

Cela n’a rien d’un hasard. Passionné de bande dessinée (il sera des fondateurs du premier club de bédéphiles français et de la revue Giff-Wiff, dont il dessinera le logo), Forest a lu de nombreuses bandes dessinées du fantasmé « âge d’or ». Il est d’ailleurs notable que le passage de pleine page au format demi-planche ne perturbe pas plus que ça la lecture ; on y retrouve un format finalement assez naturel rappelant les publications dans les journaux. En tous cas, l’hérédité est assurée : d’abord nommé « Copyright », l’animal doit son nom à une référence directe aux fameux « Copyright Opera Mundi » qui se lisait sur les bandes importées, charriant une aura de mystère. Si le nom de désaméricanise en passant par « Copyrit » avant le « Copirit » (une référence trop visiblement états-unienne pour Vaillant, journal communiste ?), l’influence américaine reste remarquable, et sans nul doute revendiqué.

Le schéma de relation familiale présenté est assez normé : un patriarche dépassé, aux faux airs de Tweedledum ou Tweedledee, une mère incarnant la tradition classique, une fille branchée et un enfant garnement. On retrouve cela dans des gags de la Famille Illico de Geo McManus, et de nombreuses autres séries de ce type. Chantal, la fille, a un traitement graphique un peu à part, avec son air de gravures de mode, et évoque les différentes femmes fatales ou jeunes adultes élégantes qui sont également bien présentes dans les strips. Formellement, Forest s’inscrit donc pleinement dans cette tradition, tout en faisant exploser l’ensemble par l’insertion de cet animal étrange, certes inspiré aussi de la BD US, mais d’un tout autre genre (il viendrait de Popeye), qui renverse les situations au-delà du simple décalage attendu. L’explosion évoquée est d’ailleurs parfois au sens strict, la maison perdant bien des morceaux en quelques pages, le seul habitant semblant y trouver son parti étant l’enfant, qui s’amuse avec cet animal dont la définition lui importe peu.

Le défi d’une édition patrimoniale

Si le dessin est inspiré, il est habile, sans que ce ne soit encore le Forest qui s’affirme quelques années plus tard. Le Copirit reste une œuvre de jeunesse, mais est d’une radicalité et d’une originalité qui frappe. L’éditer est sans nul doute un défi, car peu de contenu est à présenter, et que fabriquer un livre, même petit, coûte cher. Surtout quand on prend le soin de restaurer les pages présentées, travail minutieux mais souvent ingrat, ici réalisé par Laura Park.

Le format à l’italienne a l’avantage certain de permettre de mettre les différentes planches au même niveau : les pleines pages se lisent d’un bloc côte à côte, les autres comme dans leur format d’origine. La préface est assez courte pour que ce ne soit pas absurde (plus de texte que de planches), assez longue pour donner des éléments contextuels intéressants et présenter des documents enrichissants pour le lecteur.

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Considérant que cela restait sans doute un peu mince, l’éditeur a complété l’édition de quelques petits documents rappelant les origines de la bédéphilie – de quoi boucler la boucle avec l’engagement de Forest. Une bibliographie, chose de plus en plus rare, mais qui était centrale dans les premiers bulletins et fanzines de bande dessinée, conclut les publications et est l’occasion de reproduire quelques dessins du Copirit réalisés hors de Vaillant, puis suivent deux fac-similés de planches originales. Si cela n’a rien d’essentiel, la différence avec la publication finale, surtout via le jeu des indications en bleu, reste intéressant, et le fait d’avoir choisi deux planches bien distinctes, se situant chacune dans un des environnements de la série, permet de ne pas en faire qu’un gadget.

On pensait que le Copirit n’aurait jamais son album, et le voici pourtant. Il est autant un plaisir de lecture brut, qu’un intéressant exemple de fortes circulations entre BD européenne et états-unienne dans l’après Guerre, tout en offrant une démonstration d’une édition patrimoniale qui sait être à sa place : informative, donnant du contenu supplémentaire, sans être ni un luxe de collectionneur, ni un puis sans fond d’anecdotes mettant tout sur le même plan. En bref : « Varlop varlop ! »

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Le Copirit
Par Jean-Claude Forest.
L’Apocalypse, 48 p., 14 €, sept. 2024.

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