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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | August 18, 2017

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Les + du blog : EMMANUEL GUIBERT 4/4

25 juillet 2006 |

Illustration extraite de Monographie prématurée de Guibert © L’An 2.

L’ARTISTE DE LA FAMILLE

« Mes parents ne dessinent pas. Je suis fils unique. Qui serais-je, si j’avais eu quelqu’un à côté de qui dessiner, dans l’enfance ? Question oiseuse, mais parfois j’y pense. Dans la famille, c’est mon grand-père maternel, Jacques, qui dessinait un peu. Malheureusement, je ne l’ai connu qu’âgé et malade. Il est mort quand j’avais treize ans. Je le revois feuilleter d’anciens dessins pour moi, plutôt qu’en créer sous mes yeux. Il j avait un trait suranné, marrant, rudimentaire mais expressif et des couleurs à l’aquarelle assez pimpantes. Il faisait essentiellement de la chronique familiale, des caricatures. Il m’a désigné, non sans vachardise, ma grand-mère Edith, sa femme, comme un personnage dont je pourrais consigner la geste. Ce travail me convenait. J’ai constaté à quel point dessiner les événements familiaux les prolonge, les amplifie, leur insuffle de l’épopée. Je regardais la vis comica de ma grand-mère comme supérieure à celle de
Charlot. Breveté par Papi Jacques, j’ai traqué le burlesque chez Mamie Edith pendant toute mon enfance. Des centaines de dessins en témoignent. Son humour à l’épreuve des balles m’y autorisait. Je lui montrais mes petits portraits-charge et elle, faisant mine de se scandaliser, disait toujours : « Tu m’arranges bien ! » Elle riait, je riais, la famille riait. Délice de distraire, d’épater les autres, de mettre les rieurs de son côté. Fierté que les adultes reconnaissent à un enfant une compétence qu’ils n’ont pas. Orgueil de tenir, dès six ou sept ans, dans le cercle familial, la chaire du scribe, du narrateur. En plus d’exercer un talent, je me découvrais un métier. J’étais celui qui raconte, qui consigne, qui informe l’entourage sur lui-même. Celui qui transforme un menu fait individuel en une source d’intérêt collectif. Celui qui choque, attendrit, amuse, et qu’on élit, qu’on aime pour ça. Bien sûr, il faut que l’entourage collabore. Qu’il soit favorablement disposé. Qu’il sollicite, même.Si mes parents n’ont pas pu me servir d’exemple dans l’ordre du dessin, en revanche ils ont été un excellent public. De bons lecteurs. Ils en redemandaient. Avoir un père ou une mère qui exerce une maîtrise artistique sur vous, s’il ou elle le fait intelligemment, ça doit être formidable. Mais avoir un père et une mère qui reconnaissent très tôt votre talent et le favorisent avec enthousiasme, c’est déterminant. On me dira que nombre de gens se sont forgé un outil artistique d’autant plus solide et personnel qu’ils l’ont fait contre leur famille ou en dépit d’elle. C’est vrai, mais c’est pénible. Merci papa, merci maman de me l’avoir épargné. »

Extraits de Monographie prématurée de Guibert, L’An 2. 136 pages, 19,50 euros.

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