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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | August 5, 2021















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Sur la route de la fin du monde avec Raphaëlle Macaron

22 février 2021 |

Raphaëlle MacaronD’un côté, Raphaëlle Macaron, 30 ans, dessinatrice libanaise installée à Paris, remarquée avec le collectif Samandal, lauréat du Fauve de la BD alternative en 2019. De l’autre, Noël Mamère, presque 71 ans, ex journaliste et ancien candidat écologiste à l’élection présidentielle. Ensemble ils ont sillonné la France pendant six mois pour enquêter sur la collapsologie, ou étude d’un effondrement civilisationnel humain potentiel, dans un futur plus ou moins proche. Pour le militant, il s’agit d’aller rencontrer la nouvelle génération radicale-écolo. Pour l’autrice, eh bien… c’est la découverte totale d’un sujet qui, très vite, l’angoisse à mort, la déséquilibre, questionne son sens de l’engagement et de la responsabilité, individuelle et collective. Le résultat baptisé Les Terrestres est un roman graphique équilibré, dense et innovant sur la forme, dont l’humour décapant et le rythme parfaitement maîtrisé impressionnent par leur maturité, alors qu’il s’agit du premier long récit de Raphaëlle Macaron. Une bonne raison de rencontrer la jeune autrice à l’atelier de la Villa du Lavoir dont elle est membre, pour parler en détail de cette aventure loufoque, éprouvante et même, carrément, « initiatique ».

Comment avez-vous pensé cette couverture si particulière, avec son ambiance curieusement suspendue ?

J’ai pensé la couverture comme une sorte de déclaration. Je l’ai conçue en tentant de trouver une image qui résumerait le livre, notre sujet mais aussi notre rapport à ce sujet, en tant que personnages. Le fait de nous mettre à une station-service est évidemment représentatif du côté « road-trip ». les-terrestres_couvOn a fait beaucoup de route, on s’est souvent arrêtés dans des stations-services, où on mangeait des sandwichs triangles pourris. Mais le choix de ce lieu rappelle aussi une question qui est centrale dans le livre : celle de la question de la cohérence de nos choix, en tant qu’individus. En l’occurrence, on a fait une BD sur l’écologie, dans laquelle on martèle l’importance d’abandonner l’usage du pétrole si on veut développer un mode de vie plus durable, et on l’a fait… en voiture. La couleur du ciel, ce rose flashy, donne le ton, avec une ambiance dramatique, « apocalyptique ». Ensuite, ce qu’il y a d’important dans ce livre, c’est ce duo insolite de personnages – Noël et moi – et leur relation. Je sais que j’aimais l’idée de cet échange de regard entre Noël et cet oiseau, sur la voiture…

Il est souvent question d’oiseaux, dans ce livre.

Oui. Parce que les oiseaux sont un symbole qui est apparu un peu partout sur notre chemin. C’est d’ailleurs celui qu’utilise Pablo Servigne pour résumer sa vision des choses, à la fin : pour schématiser, selon lui on doit choisir l’effondrement du capitalisme, ou l’effondrement des oiseaux.

Vous parliez de la relation entre vos deux personnages. Pourquoi dormez-vous, sur la couverture ?

Je ne saurais pas dire exactement pourquoi… Je crois que c’était pour montrer mon décalage avec ce qui se passe. Du genre à être très angoissée quand tout le monde est en train de rigoler… Je suis toujours un peu en dehors des choses. Ça raconte aussi la fatigue, la lassitude du reportage. Mais ça dit aussi la confiance que j’avais, de dormir dans la voiture pendant qu’il conduisait. Ça m’arrivait souvent. Je vivais vraiment les moments entre les interviews comme des sas, des moments très précieux pour moi, où je décompressais, où j’apprenais à connaître Noël aussi, où je pouvais plus parler de ma propre manière de voir les choses.

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Il fait très « vieux sage ».

Il serait fâché que je dise « vieux » – donc je vais dire qu’il fait « sage », tout court ! C’est clairement quelqu’un dont l’expérience de militant est extrêmement riche, et c’était passionnant de vivre tout ça à ses côtés. D’ailleurs, le livre n’aurait pas pu se faire sans son expérience, ne serait-ce que parce que sa présence était un sésame qui nous a ouvert des portes.

mamere1Comment l’idée de ce duo complètement improbable est-elle venue ?

Je crois que l’idée vient principalement de l’éditrice des éditions du Faubourg, Sophie Caillat, qui voulait lancer une collection de bande dessinée du réel, et qui pensait que c’était le bon projet pour ça. Elle a entendu parler de moi par Lucienne d’Alençon, qui est chargée de projets culturels à l’Ifpo [Institut français du Proche-Orient], et que j’avais rencontrée au Caire pendant un festival de BD. Je pense que Sophie Caillat a été attirée par l’originalité du duo, et par le décalage entre mon style et le sujet qu’on allait aborder.

Est-ce que faire de la BD documentaire faisait partie de vos projets ?

Pas du tout. D’ailleurs, je n’en lis pas. Du coup, j’étais un peu surprise quand elle m’a contactée.

Est-ce que la vogue de la BD du réel est un bon moyen, pour de jeunes auteurs, de sortir un premier album, de lancer sa carrière ?

Je ne sais pas pour les autres, mais dans mon cas, il ne s’agit pas du tout de ça. C’est vrai que l’enjeu autour de la publication d’un premier livre est forcément très important, et que la proposition est tombée au moment où j’étais en plein là-dedans. Mais j’aurais tout à fait pu faire autre chose, je ne me sentais pas coincée. Et le fait que la notoriété de Noël Mamère pourrait profiter au succès du livre ne m’est pas venue à l’esprit, puisque étant Libanaise, je n’avais jamais entendu parler de lui. Je n’avais donc pas conscience de la portée médiatique qu’il pouvait avoir. En fait, j’ai simplement adhéré au projet parce que très vite, j’ai trouvé le sujet vraiment passionnant. Je me suis dit : « Un reportage sur LA FIN DU MONDE c’est quand même pas rien ! »

 

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Après, le fait d’avoir carte banche pour le raconter à ma manière a été vite accepté, par Noël comme par l’éditrice, et ça a été déterminant. S’il avait été question de suivre Noël de manière passive, comme une simple commande d’illustration, j’aurais refusé. Non seulement parce que ça ne m’intéressait pas, mais en plus parce que, du point de vue de la narration, ce n’était pas viable. mamere6Il allait être beaucoup plus facile pour la majorité des lecteurs de s’identifier à mon personnage, finalement celui d’une jeune citoyenne lambda, qu’à celui d’un journaliste et militant vétéran. Le fait d’avoir moi-même découvert au fur et à mesure le sujet de l’effondrement, par exemple, permet à un lecteur néophyte de le découvrir en même temps que moi, et de partager avec moi la montée de l’angoisse, qui vient forcément. Et j’ai bâti tout un pan de ma narration là-dessus.

Du coup, Noël Mamère est beaucoup plus en retrait du récit que ce à quoi on pourrait s’attendre, avec une personnalité publique – il a quand même été candidat à la présidentielle en 2002…

C’est un personnage. Complètement central, évidemment. Mais c’est un personnage parmi les autres.

Et il n’a pas eu de problème avec ça ?

Au contraire, je pense que ça l’a ravi. Il se positionnait d’ailleurs complètement en tant que journaliste, au service d’un sujet, et non pas en tant que personnalité publique, qui serait le sujet.

En plus, vous ne l’épargnez pas. Pas plus que vous ne vous épargnez vous-même, puisque vous êtes la première à vous tourner en dérision – mais tout de même, ce n’est pas forcément évident de le malmener comme vous le faites parfois, et de lui envoyer les pages tout de suite après…

mamere4J’ai posé les choses clairement tout au début, juste après la ZAD, je crois. À ce moment-là, j’étais vraiment retournée. De retour à Paris, je n’étais plus sûre de pouvoir aller au bout de ce projet. C’était trop angoissant, trop perturbant. J’ai alors invité Noël à prendre un café, et j’ai posé les choses. La seule façon dont j’arriverais à faire ce projet, c’était en faisant de l’auto-dérision. J’en avais besoin pour prendre de la distance avec les situations. Et du coup, est-ce que je pouvais me permettre de… faire pareil avec lui, quoi ? Il m’a répondu quelque chose comme : « tu seras vraiment pas la première à te moquer de moi. » Il m’a montré une vidéo des Guignols de l’info… Il a été tellement caricaturé, tellement de fois! Il a l’air complètement à l’aise avec ça. D’ailleurs, c’était même le premier à être mort de rire en découvrant les pages ! Cet effacement de son ego m’a beaucoup facilité la tâche. Comme quand il a lu le moment où on se retrouve à dormir dans la même chambre, un soir, parce qu’on n’avait pas le choix. Il a découvert aussi le malaise avec lequel je l’avais vécu : je me retrouvais à dormir au milieu de la ZAD, entourée par la forêt, dans la même chambre qu’un homme de l’âge de mon père – et Noël Mamère, en plus ! Il m’a d’ailleurs dit qu’au contraire, c’était très important de ne pas le passer sous silence, de parler de ce genre de choses dans la BD.

Tout au long du récit, vous vous interrogez sur ses motivations et ses convictions. Est-ce que vous avez l’impression d’avoir mieux saisi, maintenant, ce qui se passe dans sa tête ?

La réponse la plus claire est celle qu’il me donne dans le livre, quand je perds mon calme. Je n’en sais pas plus. En tout cas, il a un regard sur le sujet qui est forcément différent de celui de notre génération, de par le recul que lui donne son expérience. C’est vrai que j’avais vraiment envie de le secouer, dans ce train. J’étais en pleine révolte, je ne comprenais pas comment on pouvait prendre aussi calmement des choses aussi terribles. Limite, j’avais envie de lui dire : « J’étais bien avant, qu’est-ce que t’es venu me retourner la tête avec tes histoires de fin du monde, là? »

 

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Mais maintenant, si j’abordais la question avec quelqu’un qui est dans la position où j’étais alors, je serais sûrement plus dans le rôle de Noël, en quelque sorte. Je serais déjà plus sereine, en tout cas. C’est la raison pour laquelle j’ai tenu à raconter cette scène, d’ailleurs, pour qu’on comprenne la violence que je ressentais. Je voulais qu’un lecteur qui ne soit pas familier avec ces questions, comme c’était mon cas, comprenne qu’il était normal de passer par des émotions violentes.

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Comment c’était, de faire du journalisme ?

Je ne sais pas si j’ai fait du journalisme, mais en tout cas, il n’y a plus de doutes : j’ai bien fait du documentaire ! Eh bien… c’est… c’est dense, hein ! Surtout ce sujet. J’avais déjà fait de l’autobiographie, mais il y a toujours une frontière un peu floue avec le réel, dans l’autobiographie, alors que là, l’enjeu est très lourd. En plus, même si on voit les choses à travers mon regard, il ne s’agit pas seulement de moi, je porte la parole des autres. Ça implique une pression supplémentaire.

Vous le referiez ?

J’ai adoré le faire, mais je suis très attirée par la fiction, et j’ai très envie d’écrire. J’écris un scénario depuis super longtemps, donc je sais que ma prochaine BD sera plutôt un scénario original. Mais si je retombe sur un sujet qui me passionne autant, pourquoi pas.

 

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Comment est-ce que vous vous êtes organisés, concrètement ?

Noël a dirigé les reportages. Il choisissait le prochain lieu, on s’y rendait, et il conduisait les interviews. Il prenait beaucoup de notes – c’est un journaliste, lui, c’est son métier – et à la fin de chaque session de reportage, une fois rentrés chacun chez soi, il m’envoyait un bilan, qui consistait en fait en un reportage dans les formes. J’ai beaucoup puisé dans ces documents-là le contenu des échanges, notamment pour les passages très techniques, avec un vocabulaire spécifique. D’ailleurs, durant la phase d’écriture, il a relu attentivement mes textes en me reprenant sur tel ou tel terme, mal employé ou qui pouvait prêter à confusion. Il était aussi très pointilleux sur ses lignes de dialogues à lui, forcément.

Mais je faisais aussi ma propre documentation de mon côté. Je prenais beaucoup de notes aussi, et pas seulement pendant les interviews. Pour moi, le reportage commençait dès qu’on se retrouvait à la gare et que je montais dans la voiture. Je notais des choses pour me rappeler de sa façon de parler, du genre de blagues qu’il faisait… Noël était un sujet à part entière, pour moi. J’ai fait aussi beaucoup d’enregistrements. Parfois, j’ai même laissé tourner l’enregistreur de mon téléphone sans qu’il le sache, juste pour me rappeler de l’ambiance qu’il y avait entre nous, de notre façon de parler, de ma manière à moi de lui parler. Entre les premiers enregistrements et les derniers, on voit vraiment la différence. Au début, forcément, il y avait une sorte de retenue, alors qu’à la fin, on avait une vraie complicité. Sinon, j’avais l’intention de faire des croquis, au départ. Mais je me suis rendue compte très vite que c’était impossible, parce qu’il y a tellement d’informations, d’action, que j’aurais raté beaucoup trop de choses. J’ai donc surtout travaillé d’après photos, pour les lieux et les gens.

 mamere9Est-ce que vous avez commencé à dessiner avant de terminer la collecte d’informations ?

Non. On a d’abord eu six mois environ de reportage. Après seulement, j’ai attaqué le story-board. Ça a été deux bons mois de recherche énorme, sur la mise en scène, sur l’écriture, pendant lesquels j’ai aussi complété mes connaissances en lisant des livres. Un moment de synthèse, à la fois du vécu que je venais de traverser, mais aussi du sujet. Une phase très intense.

Le résultat est à la fois très dense, fourmillant d’informations, et très rythmé. Comment avez-vous dosé tout ça ?

Je l’ai raconté vraiment comme ça me venait, à l’instinct. J’ai essayé de m’écouter le plus possible, de me lâcher, et de me faire le plus possible plaisir, aussi pour contrebalancer les difficultés, qui ne manquaient pas.

Est-ce qu’il y a eu des blocages ?
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La chronologie n’est pas tout à fait respectée, pour des raisons scénaristiques. Trouver le bon montage m’a pris un moment. Mais la partie la plus difficile a sûrement été la mise en scène. Il faut quand même passer par beaucoup de discussions autour d’une table, ce qui est très dur à rendre dynamique. L’épisode de la Ferme Légère – maintenant un de mes passages préférés – était le pire, dans le genre. Dès qu’on est arrivés, il s’est mis à pleuvoir… et ça a duré cinq heures ! On est restés autour de cette même table pendant cinq heures… Comment habiller ça ? On ne peut pas faire champ/contre-champ, champ/contre-champ, pendant vingt pages, c’est hyper lourd ! Alors on peut bien montrer les casseroles de la cuisine, des lentilles dans un pot, mais c’est seulement pertinent jusqu’à un certain point. Du coup, j’ai choisi de travailler sur l’ambiance de huis-clos créé par l’orage, notamment avec un jeu d’intérieur/extérieur, que j’ai beaucoup fait avancer grâce à la couleur. J’ai donné une lumière chaude pour l’intérieur, tamisée, en contraste avec la lumière électrique de l’orage, que j’ai rendue avec ce vert acide, le tout en écho aux émotions de mon personnage, qui sort et rentre.

Vous jouez justement beaucoup sur les contrastes.

Oui. J’envisage la couleur comme une narration, et je la considère du coup comme une énorme partie de mon travail. Pour chaque séquence de reportage, j’ai cherché la palette de couleurs qui traduirait le ton dominant, l’ambiance qu’il y avait à ce moment-là. Et je réfléchis spécifiquement aux contrastes, que j’utilise pour traduire les variations d’intensité dans une planche. Je le vois un peu, dans ma tête, comme si les passages en couleurs vives étaient racontés d’une voix forte, et ceux en lumières douces, chuchotés. J’ai aussi souvent utilisé une astuce pour suspendre l’action, intensifier ce que le personnage était en train de dire ou de ressentir : le passer tout à coup en monochrome. Ça marchait encore mieux en ajoutant un fond noir.

 

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Vous avez eu l’aide d’une assistante, pour la couleur.

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Élisa Lévy. J’élaborais les palettes, et je marquais chaque zone à colorer d’un simple point dans la couleur choisie. Élisa l’exécutait ensuite, travaillait les nuances, et me renvoyait la balle. Le fait de devoir me représenter mentalement, à l’avance, ce que ça allait donner, m’a demandé un travail particulier d’imagination, très difficile au début. J’ai fait des erreurs. Mais avec le temps, je me suis ensuite projetée beaucoup plus facilement – d’autant qu’on s’est trouvée une routine très pratique : sur une scène de dix pages par exemple, je lui faisais intégralement une page, qui lui servait ensuite de référence pour le reste de la séquence. C’était très facile pour moi, une fois qu’Élisa avait fait la séparation, de juger de la pertinence de mes choix de départ et au besoin, de faire des changements. Et ses suggestions m’aidaient beaucoup, bien sûr.

Un mot sur l’usage des typographies, qui est une des caractéristiques de ce livre ?

Pour moi, c’est tout simplement du dessin comme un autre. Quand je me retrouve devant un typographe, je n’ai pas le sentiment de maîtriser la technique. Je pense en fait que mon goût des typos me vient des affiches. Il y a aussi mon amour pour la musique, le fait que je sois une grosse collectionneuse de vinyles : les affiches de concert, les pochettes de vinyles ont sûrement quelque chose à voir avec mon intérêt pour les typos.

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Et vous faites le lettrage à l’ancienne, à la main.

Oui. C’est hyper chiant, il faut surveiller chaque virgule, chaque faute d’orthographe… J’ai fait des essais de typos toutes faites au début du livre, en me disant : « Allez, facilite-toi la vie sur UN truc, au moins ! » Mais je me suis vite rendue compte que ça desservait vraiment mon dessin.

Un détail : vous écrivez les mots en arabe dans l’alphabet arabe.

mamere13Je me suis dit qu’avec des astérisques, de ne le faire que sur certains mots, ça n’allait pas gêner la lecture. Et après tout, je ne vois pas pourquoi je devrais occidentaliser la façon de parler de ma mère.

Si on résume, cet album a vraiment l’air d’avoir été une expérience très intense, surtout pour une première publication : un sujet très prenant, anxiogène, technique, et qui en plus demandait un gros travail de mise en scène.

Oui, franchement, j’en ai bavé. Mais j’ai aussi énormément appris. Pour commencer, d’un point de vue professionnel, je sais maintenant ce que signifie un projet long, le souffle que ça demande. Ensuite, j’avais le sentiment d’être sensible aux questions écologiques, mais je me suis rendue compte que je ne voyais que le sommet de l’iceberg. Je me trouve plus éveillée, maintenant. Pas seulement sur le plan intellectuel, mais surtout sur le plan émotionnel. On peut presque parler d’une expérience initiatique, dans le sens où il a fallu envisager une perspective tellement… grande, et radicale – l’effondrement de la civilisation humaine telle qu’on la connaît – que cela inclut un processus de deuil, comme Noël me le dit dans le livre. Par contre, je mentirais si je vous disais que là, c’est bon, après ce bouquin je change de vie. Je ne me vois pas faire ça tout de suite…

 

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Ah. Pas tout de suite, mais peut-être un jour ?

Ce qui ressort, lorsqu’on se plonge vraiment dans le sujet, c’est qu’on va nécessairement devoir changer de mode de vie, à grande échelle, à un moment ou à un autre. Je ne peux plus ignorer que c’est inévitable, et nécessaire. Ce qui ne signifie pas non plus que j’adhère à une vision catastrophiste et dogmatique – je ne prétends pas d’ailleurs avoir de solution toute faite. La seule certitude, c’est que la société de consommation nous mène droit dans le mur.

mamere16Une des choses qui m’ont le plus marqué est cette réflexion de Valérie, à la Ferme Légère. Je me suis vraiment demandé comment on pouvait persister dans un choix de vie si exigeant, alors même que l’on avait la conviction que cela ne ferait pas de différence significative. La réponse qui pour moi est la plus noble, et la plus honnête, c’est Marc qui dit qu’il vit de cette manière pour pouvoir au moins se regarder dans la glace le matin. Le fait de dire, avec cette sincérité toute simple, qu’il s’agit d’une certaine manière d’un choix égoïste, je trouve ça très beau. Sachant ce qu’il sait, il ne peut tout simplement plus vivre comme si de rien n’était. Du coup, il est en accord avec lui-même et ça le rend heureux. Il ne s’agit donc pas d’un sacrifice.

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Les Terrestres.
Par Raphaëlle Macaron et Noël Mamère.
Éditions du Faubourg, 144 p., 20 €, septembre 2020.

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