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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | November 19, 2018

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François Bourgeon: « J’irai le plus loin que je pourrai »

15 octobre 2018 |

francois-bourgeon_photo_Vollmer-LoCe n’est pas parce qu’il a 73 ans, qu’il envisage de mettre un terme à sa carrière. Bien au contraire. François Bourgeon revient avec le premier tome d’un nouveau cycle en deux épisodes de sa série culte Les Passagers du ventalors qu’il envisageait initialement ne pas la poursuivre. Pour le Sang des cerises, il continue à livrer un travail unique, par son ampleur et par la rigueur toujours renouvelée qu’il y consacre. Ici, il s’amarre enfin en France. À Paris, précisément, en plein épisode sanglant de la Commune. François Bourgeon prend le temps de détailler à BoDoï sa méthode de documentation, le soin qu’il a pris pour la reconstitution, et sa volonté de mettre en lumière un épisode douloureux de l’Histoire de France. Et son envie de toujours s’amuser à écrire et à dessiner, sans oublier de se renouveler.

Le cadre historique du Sang des cerises est particulièrement précis et documenté. Comment avez-vous procédé ?

Pour le tome 1, La Rue de l’Abreuvoir, il a fallu d’abord que je travaille sur la période, c’est-à-dire sur la guerre de 1870, les deux sièges de Paris – prussiens et versaillais – et puis les 72 jours de la Commune. 72 jours, ce n’est pas tant que ça, mais ils sont denses. J’ai lu l’œuvre de Jules Vallès, mais aussi des articles de l’époque, et puis bien sûr, les historiens contemporains, français mais aussi étrangers. Pour les témoins des événements, l’avantage des gens qui ont écrit du côté « communeux », ou « communard », est qu’ils l’ont fait avec beaucoup plus de rigueur, de sérieux et de modération que les autres, parce qu’ils savaient qu’à la première erreur, tout leur travail serait sabordé, à cause de leurs sympathies politiques. Ils sont généralement plus fiable qu’un Maxime Du Camp, par exemple, dont le ton est toujours haineux.

bourgeon-montmartre1J’avais aussi envie de faire revivre le village de Montmartre tel qu’il était sur la butte nord – ce versant nord qui était encore à l’époque très boisé. À l’ouest, on avait « le Maquis » : sorte de bidonville au niveau de l’actuelle avenue Junot, et du cimetière – non pas celui de St Vincent (qu’on voit dans l’histoire), mais celui de Montmartre, qui ne se trouve pas loin de la Place Clichy (qu’on voit aussi, mais moins). Pour Montmartre même, il y a évidemment le musée Carnavalet et le très intéressant petit musée de Montmartre. Mais il y a aussi tout ce que j’ai pu lire sur ce quartier. Par exemple, sur Le Lapin Agile, il y a plein de bouquins. Jusqu’à ce que le chanteur Aristide Bruant le rachète, il s’est nommé « Le Cabaret des Assassins », puis » À ma campagne » . Il y a aussi Jean Renoir, le cinéaste, qui a écrit un livre sur son père, et qui rappelle l’époque où il habitait au Château des Brouillards – c’est-à-dire à 150 mètres, à vol d’oiseau, de chez Klervi et Clara dans Le Sang des Cerises. C’est un quartier que je connais. J’ai vécu la moitié de ma vie à Paris, et l’autre moitié en Bretagne. C’est un quartier que j’aime bien, on parvient à y retrouver le parfum de l’ancien Montmartre, et c’est assez agréable. Sinon, les chansons de Bruant ne sont jamais loin, dans mon histoire, aussi bien dans l’usage de l’argot que dans l’évocation du Paris que je décris – quand on prend la chanson Rose blanche, par exemple, on est en plein dedans. C’est une histoire très proche de celle de mon personnage, Klervi.

Effectivement, vous vous étendez beaucoup dessus, si l’on peut dire, en dessin…

bourgeon-montmartre2J’avais commencé par accumuler des documents, des photos, des peintures, des gravures d’époque, et des plans de ville de différentes époques. Mais assez vite je me suis dit : « Bon d’accord, c’est bien, j’ai beaucoup de documents, mais à chaque fois que je vais devoir faire un dessin, il faudra que j’en ressorte une trentaine. » On a aussi vite fait de se perdre dans les différentes époques, quand on utilise des documents de 1905, de 1870, etc. Alors, bien sûr, on peut faire un peu n’importe quoi, et personne ne s’en aperçoit vraiment… Mais j’avais envie, moi, d’avoir quelque chose de cohérent. Et puisque faire des maquettes m’amuse, j’ai décidé d’en faire une – non pas de tout Montmartre, mais au moins de ce petit ilot entre la rue St Vincent, la rue de l’Abreuvoir et la rue des Saules. Je l’ai réalisée au centième, elle fait donc un peu plus de deux mètres de long sur un mètre de large. J’ai commencé par repositionner mentalement ce qui était en place à l’époque, ce qui avait disparu et ce qui avait poussé entre-temps. Avec des surprises amusantes : par exemple, la rue St Vincent a été décaissée d’environ trois mètres. Ce qui fait que les maisons que l’on voit dans mon histoire se trouvent maintenant trois mètres plus haut, rehaussée sur des arcs-boutants pour que tout ça ne s’écroule pas. De l’ancienne entrée du cimetière, on retrouve les anciens piliers sous le lierre,  mais la plate-forme en demi-lune a disparu… Je me suis aussi beaucoup servi des vues satellites. C’est comme ça que j’ai reconstitué mon Montmartre, en faisant d’abord un plan d’élévation des rues, et ensuite une maquette en volume. Au final, ça m’a permis d’avoir des vues aériennes que sinon, on ne peut avoir que par drone. Et une fois tout ça terminé, il a fallu que j’évite que mes petits-enfants aillent y jouer avec leurs Playmobils…

bourgeon-klervi-chanteEst-ce qu’on peut parler d’hommage pour qualifier votre démarche, au vieux Montmartre et au Paris ouvrier ?

J’ai voulu faire revivre une population qui a soutenu l’insurrection, et a subi l’impitoyable répression qui l’a suivie. J’ai voulu faire revivre une mémoire sur laquelle il y a une véritable omerta. Elle n’est plus enseignée dans les programmes d’Histoire, et je me rends compte quand je discute avec les gens que cet épisode leur est inconnu. Je savais que Zabo allait se retrouver face aux problèmes de cette France dans laquelle elle débarque, qu’elle découvre. Mais une partie de ces problèmes, je les ai moi-même découverts… La semaine sanglante évoquait bien quelque chose pour moi, mais je n’avais jamais pensé qu’en l’espace d’une semaine, on avait pu fusiller tant de gens ! On ne saura jamais, puisque la grande majorité de ceux qui ont été exécutés l’ont été sans jugement, dans la rue, sans même qu’on prenne leur identité. C’est ce qui explique que les historiens se disputent sur un chiffre qui oscille entre 7000 et 100 000 morts ! Vraisemblablement, c’est entre 20 et 30 000 personnes, au minimum, qui ont été fusillées. Pour une ville comme Paris, ça surpasse les massacres de la Saint Barthélémy, c’est plus grand aussi que ceux de la Terreur ou ceux de 1848… On a vraiment voulu éliminer une bonne fois pour toutes ce Paris insurrectionnel. Alors, redonner un peu de mémoire à ces gens, oui, ça me plaît.

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Cette République qui est née les deux pieds dans le sang – je le fais dire dans mon histoire, mais beaucoup d’historiens le disent aussi – c’est la mère de la nôtre ! Il y avait dans la Commune beaucoup d’idées, d’utopies qui méritent peut-être d’être revisitées, pour voir si, en un peu plus de 72 jours, on n’arriverait pas à en tirer des choses intéressantes… Par exemple, le refus du pouvoir qui corrompt, au profit de la responsabilité qui engage.

C’est la première fois que le récit des Passagers du vent se situe en France. Pourquoi revenir, à Paris spécialement ?

bourgeon-argto-paris D’une manière générale, dans Les Passagers du Vent, j’essaie de faire des bouquins en « version originale » ! Ici, c’est d’abord l’argot parisien, qui est très diversifié – il faut se rappeler que parfois, de quartiers en quartiers, on pouvait ne pas se comprendre… « Comprendre l’argot de la Bastoche, mais ne pas jacter louchébem. » On entend aussi les langues régionales comme le breton de Klervi. J’ai voulu montrer le décalage de ces gens – parce qu’on sait très bien que la majorité des Parisiens ne sont pas parisiens. Les gens qui sont parisiens depuis quatre générations sont très rares, et il y en avait encore moins à l’époque.

On a l’image du Breton arrivant à Montparnasse. À l’époque, c’était valable pour la Bretagne nord, mais pour la Bretagne sud, c’était le réseau du Paris/Orléans. Beaucoup de femmes débarquaient comme Klervi, désarmées par la langue, par le manque d’argent, et étaient la proie de proxénètes qui les attendaient sur le quai de gare en se faisant passer pour des agents de bureaux de placements. Et elles se retrouvaient très vite sur le trottoir. En fait, j’ai voulu faire revivre un exotisme parisien, comme j’ai voulu faire visiter les carrières de Paris, que j’ai bien connues étudiant. Plus que Montmartre, j’y fréquentais surtout la rive gauche, de la porte d’Italie au Luxembourg. Donc dans le sens où il y a des souvenirs, oui ! C’est une manière de rajeunir, aussi.

Où en êtes-vous sur le livre 2 ?

bourgeon-bastilleIl est écrit et j’ai commencé à travailler sur le dessin. J’ai terminé le tome 1 fin janvier, ensuite j’ai eu quelques petits problèmes à régler qui m’ont fait prendre un peu de retard, que je suis en train de le rattraper. J’ai déjà dessiné une quinzaine de planches en noir et blanc, donc il me reste encore pas mal de taf, d’autant que l’album risque d’être un petit peu plus épais que le premier ! Comme d’habitude, même si le scénario est bouclé, je ré-écris au fur et à mesure que j’avance dans une histoire. Je découvre toujours des placards dans lesquels il y a des choses auxquelles je ne m’attendais pas, et je me dis que ce serait dommage de laisser passer ça. Ça me force à éliminer un certain nombre de choses, pour pouvoir en introduire d’autres. C’est un jeu perpétuel, qui fait aussi que ça reste vivant pour l’auteur.

La dernière phrase du livre 1 laisse entendre qu’on va replonger, dans le suivant, en plein dans les événements de la Commune et de la Semaine sanglante…

Dans le suivant, on aura probablement un long flashback précisant une partie de l’histoire communarde de Zabo, sans se perdre dans tous les détails de son aventure française. Pour cela, il faudrait dix albums, et il serait fort imprudent, de me lancer là-dedans à mon âge… Mais nous parlerons aussi de la Bretagne.

Pourquoi avez-vous construit ces deux albums de cette manière ? En fait, c’est le même procédé que dans La Petite Fille Bois-Caïman, où on débarque dans un présent qui nous sert à évoquer le passé. Vous vous placez après que l’action ait eu lieu – même s’il y en a aussi dans le présent – et vous rattrapez ensuite le passé…

Ça me vient naturellement. Ça m’amuse de circuler dans le temps, revenir, repasser… Mais c’est aussi une manière de sélectionner ce que je veux dire, parce que, quand on avance de manière linéaire, on ne peut pas faire de grandes ellipses. Alors que là, on peut sélectionner ce qu’on raconte, se concentrer sur des moments particulièrement intéressants de la vie des personnages.

bourgeon-marinsPourquoi est-ce toujours Les Passagers du vent, et pas une histoire différente ?

Finalement, le bateau n’est pas mon thème unique – mais je ne dis pas qu’on n’en reverra pas. Mon point de départ, ce n’est pas la vie d’un voilier. J’ai raconté la vie d’Isa. Maintenant, je raconte l’histoire de Zabo. Du coup, je continue une espèce de saga familiale. J’ai une chronologie, une généalogie des personnages, je sais où je vais et je sais où je vais m’arrêter, aussi. Mais j’aime suivre des gens et raconter leur évolution. Mes passagers voyagent avec le vent, et le vent qui les mène, c’est le vent de la vie. Le vent de l’aventure et le passage d’un pays à l’autre, d’une année à l’autre, d’un siècle à l’autre – puisque la généalogie d’Isa commence, pour moi, par le biais de l’ancêtre de son mari, en 1674 avec un coureur de bois.

bourgeon-klervi-poseCe que j’aime aussi – je le redis souvent – c’est cette élasticité de l’histoire. On commence avec Isa, qui va ensuite avoir une descendance : Zabo, mais aussi son petit frère Nano, qui avait 8 ans quand Isa est morte… Eh bien, Nano, j’aurais pu le connaître, lorsque j’avais 8 ans. J’aurais pu parler avec lui qui a connu et se souvient d’Isa, pourtant née sous Louis XV ! Le temps n’est pas un rouage au cliquetis régulier, « clac-clac-clac-clac »… Il s’étire ou il s’accélère. Le plaisir du narrateur, c’est aussi de jouer avec cette élasticité.

Est-ce que vous auriez imaginé dès les premiers tomes que ça deviendrait une saga familiale ?

Non, pas du tout. J’étais plus dans l’idée du feuilleton, je me disais : « Pourvu que ça marche, que je puisse en faire un second. » Je suis maintenant dans un autre état d’esprit, mais ça reste la même histoire quand même. C’est différent parce que je n’ai plus le même âge, plus la même expérience, parce que j’ai d’autres envies. J’ai évolué, je suis grand-père, et le monde autour de nous bouge énormément, ce qui porte à des réflexions que je n’aurais pas eues à l’époque. J’essaie de progresser mais surtout de m’amuser, j‘ai très vite compris que pour intéresser le lecteur il faut que je m’intéresse moi-même. Si on cherche à faire du fric, sortir un nouveau tome parce que ça marche, c’est pas intéressant. Mais mon dessin évolue. Maintenant, je travaille plus avec des modèles, je cherche à m’inspirer de personnes existantes pour les expressions.

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Quand on a un dialogue qui fait deux ou trois pages, c’est quand même agréable de pouvoir changer les expressions des personnages pour rendre les choses plus vivantes.

Cette gamme d’expressions, on la retrouve peu – en particulier dans la BD mimétique, réaliste – et c’est un des détails qui caractérisent vos albums. Les personnages font parfois des « tronches », comme des vraies personnes.

bourgeon-buste-claraOui, et c’est dangereux ! N’importe quel bon photographe sait très bien que sur 300 photos qu’il fait d’une personne, il y en aura peut-être 20 sur lesquelles tout le monde la reconnaîtra facilement. Pour les autres, on lui dira : « ah mais c’est elle, là ? Elle a un grand nez, c’est curieux… » Ben oui, parce que les perspectives, les angles de vues, ça change ! Du coup, c’est casse-gueule, mais c’est aussi amusant. J’ai envie que les gens fréquentent mes personnages, comme des voisins, des amis ou même des ennemis, mais j’ai vraiment envie qu’on puisse croire qu’ils ont existé. Parce qu’on ne sait pas, peut-être qu’ils ont existé, après tout !

À 73 ans, pourquoi continuez-vous à travailler ? Quand on on connaît l’exigence que vous y mettez, et le temps que vous mettez à faire un album (en général autour de trois à quatre ans), on se demande si ce n’est pas un peu maso…
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C’est réellement une envie. Si vraiment je n’avais plus de plaisir à faire ce métier, je ne me forcerais pas, j’arrêterais. Mais raconter des histoires, c’est un choix de vie. Tant que je peux le faire dans de bonnes conditions, je n’envisage pas d’arrêter. Au contraire… j’irai le plus loin que je pourrai. Là, je me suis fixé ce dernier album du Sang des Cerises, le livre 2, et on verra quand j’aurai terminé ça. C’est beaucoup de travail, mais je m’amuse aussi énormément.

Propos recueillis par Mathieu Péquignot

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Les Passagers du vent #8 – Le Sang des cerises, livre 1.
Par François Bourgeon.
Delcourt, 17,95 €, octobre 2018.

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