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Enki Bilal se livre dans « Ciels d’orage »

22 novembre 2011 |

Ils se sont vus de façon hebdomadaire durant, au total, une quarantaine d’heure. De ces entretiens menés par Christophe Ono-dit-Biot, journaliste et romancier (Birmane), avec Enki Bilal, est né un livre captivant, Ciels d’orage.

bilal

« Il est d’une courtoisie rare mais ne livre rien de lui, il est une superstar et une énigme », écrit Christophe Ono-dit-Biot en introduction. Dans l’atelier parisien de l’artiste, il s’est employé à «percer le blindage et lever ses réticences pour expliquer une oeuvre stupéfiante de beauté, mais qu’on dit hermétique, à raison». D’emblée, l’auteur du Sommeil du monstre, d’Animal’z et, plus récemment, de Julia & Roem, se justifie : «Ce n’est pas une confession car je ne crois pas en Dieu. (…) J’approche de la soixantaine, et des tas de choses me rattrapent. J’ai passé ma vie à être un acteur de l’imaginaire, je m’y suis propulsé et développé, une grande partie de ma vie réelle devenant presque virtuelle. Il y a des choses qui reviennent, aussi, des choses que j’ai voulu oublier, liées au pays où je suis né.» En se racontant ainsi, il a le sentiment s’adresser à lui-même, « comme si dire les choses avait un effet de validation ». Voilà donc le lecteur plongé dans ce qui ressemble à une autoanalyse psychologique, accouchée par un interlocuteur rigoureux. Qui n’hésite pas à revenir fouiller le passé de Bilal, strate après strate, pour mieux comprendre son œuvre.

Il y a d’abord une naissance – « non désirée », suppute l’artiste – en 1951 à Belgrade, en ex-Yougoslavie, d’une mère tchèque et catholique et d‘un père bosniaque et musulman. Tailleur de Tito, ce dernier part à Paris, où il mènera une double vie. Le premier livre qu’ouvre Enes (Enki est son surnom) le marque particulièrement: il comporte des photos de la guerre des Balkans, « avec des pendus aux réverbères ». Le gamin joue régulièrement dans le jardin de la forteresse de Kalemegdan, dont est issu selon lui son style. « Je crois que toute ma vie je porterai le souvenir, dans mes doigts, sur la paume, de ces surfaces rugueuses, zébrées d’histoires. Mon dessin essaie de retranscrire ces textures. Cela n’a rien d’original, et je suppose que j’aurais d’autres obsessions si j’avais vu le jour en Asie ou en Amérique latine. C’est mon exotisme à moi. » Une rencontre avec le cinéma intervient alors qu’il a neuf ans: un réalisateur filmant une sorte de West Side Story pour bambins lui donne le rôle d’un enfant qui dessine sur les trottoirs.

Suite à un concours de circonstances qu’il a involontairement créé, Enki suit sa mère et sa sœur à Paris, où il rejoint son père. Lequel, malgré un bon poste chez Lanvin, abrite sa famille dans un petit appartement – « Il trouvait le confort futile. » Pour se « préserver », le garçonnet dessine « comme un fou » : « Tous mes souvenirs, ce sont mes tentatives d’évasion. On allait au cinéma, tous les dimanches. Et chaque film générait un début de bande dessinée. » A 15 ans, il dévore Pilote et obtient un rendez-vous avec René Goscinny, qui lui conseille de passer son bac. Tenace, Bilal remporte le concours du magazine en 1971, à 20 ans. Il rencontrera par ce biais Pierre Christin, avec qui il publie La Croisière des oubliés, puis s’épanouira dans Métal hurlant.

De façon parfois abrupte, mais assez franche, Bilal évoque sa manière actuelle de travailler. De son goût pour le gris – venu en lisant La Couleur tombée du ciel de Lovecraft – à son choix de raréfier le nombre de cases par planche (« un geste artistique, et pas commercial en vue d’une dispersion »). Il explique trouver « banal » de représenter les sentiments – « Le quotidien, la vie intime, je ne suis pas structuré pour les dessiner, je tends toujours à m’en échapper. Je me suis persuadé – c’est peut-être un peu malhonnête, mais c’est comme ça – que le réel n’est pas intéressant. (…) Le dessin m’entraîne vers l’extérieur, pas vers l’intime. » Enki Bilal s’avoue par ailleurs constamment dans le contrôle, incapable par exemple de faire une grasse matinée. Malgré un ton largement empreint d’admiration, cette très longue conversation ne louche pas vers la complaisance. Erudite, étayée de moult références – surtout littéraires – de part et d’autre, elle n’ennuie jamais. Et donne l’impression (l’illusion sincèrement générée ?) d’entrer dans la tête d’un créateur qui parvient à fasciner encore, que l’on ait apprécié ou non ses derniers ouvrages.

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Ciels d’orage
Conversations avec Enki Bilal, menées par Christophe Ono-dit-Biot.
Flammarion, 19€, le 12 octobre 2011.

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