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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | May 27, 2026















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Lucrèce Andreae : « Pousser les curseurs, c’est libérateur »

27 mai 2026 |

Lucrèce_Andreae©PierreGouineau-photoAprès le très original et rentre-dedans Flipette & Vénère, on attendait avec impatience le nouveau projet BD de Lucrèce Andreae, réalisatrice de films d’animation par ailleurs. Amère n’a pas déçu, mais nous a franchement retournés. L’autrice y raconte sa grossesse et ses première années de jeune maman, alors qu’elle a décidé de suivre les préceptes de divers ouvrages sur la parentalité bienveillante et autres idéologies censées être les meilleures pour les enfants. Mais elle l’a fait au détriment de sa propre santé, mentale et physique, jusqu’à entrer dans une profonde dépression et détestation de soi-même. Armée de feutres flashy, d’une distance judicieuse et d’une ironie mordante, Lucrèce Andreae secoue bien fort le genre de la BD autobiographique et livre un témoignage cash et trash, essentiel pour dézinguer les conseils rigoristes et culpabilisants sur la façon d’avoir et d’éduquer un enfant.

Amère est une confession puissante et détaillée, qu’on pourrait qualifier de cathartique. Était-ce un besoin plus qu’une envie ?

Oui, un vrai besoin. C’était la première fois que je ressentais cette impression de manière aussi viscérale. D’habitude, je suis bombardée de doutes dans ma création, d’interrogations sur ma légitimité. C’est fois-ci, pas du tout, c’était une évidence.

Pourtant, il semble loin d’être évident de partager les moments douloureux traversés, ainsi que les idées noires qui vous ont rongée…

Avant, j’étais noyée dans tout ce qui m’arrivait, mais une fois la décision prise, je me suis lancée et j’ai produit, en un mois, 25 planches et un dossier pour mon éditeur, en étant persuadée qu’il serait intéressé. Car au moment où je remontais la pente, je me suis rendu compte qu’il y avait peut-être un aspect sociologique à étudier à travers mon expérience de la maternité, et qui pourrait aider les gens. Attention, je ne délivre pas de recette magique, je montre juste qu’il y a des leçons à tirer de cette expérience.

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Vous décrivez une forme d’emprise, quasi sectaire, professée par les livres que vous aviez choisis pour vous aider à être une « bonne maman ».

Je me suis, en effet, enfermée toute seule là-dedans, sans m’en rendre compte, poussée par un vertige existentiel lié à l’époque anxiogène et par une terrible perte de confiance en moi. Forte d’un soupçon généralisé envers tous les discours des uns et des autres, j’avais décrété que les livres, certains livres, seraient mes guides. Je suis anxieuse de nature, et j’ai toujours eu besoin de me raccrocher à des modes d’emploi dans ma vie, dans tous les domaines. Comment être écolo par exemple. Je suis même devenue, après l’avoir bien étudiée, une prophète de la communication non violente ! L’intransigeance que j’ai mise dans mes principes d’éducation était justifiée par le but fondamental d’être mieux, d’être plus valeureuse, plus respectueuse… Mais elle m’a juste rendue éternellement insatisfaite et je me suis enfermée dans un dogme.

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Comment se replonger dans ces années et tenir le coup ?

C’est vrai qu’en général, quand on sort de dépression, on préfère tout laisser derrière soi. Mais pour ma part, quand un sujet me titille et que je ne le comprends pas totalement, il faut que je le creuse, pour tout détricoter et éventuellement en tirer une leçon. Alors, comme une archéologue, j’ai relu les livres qui m’avaient servi de guide pendant ma grossesse et les premières années de ma fille, afin d’essayer de comprendre comment ces principes rigides s’étaient ancrés dans ma tête. C’est mon côté cérébral et logique. Mais il a aussi fallu que je me confronte à mes carnets, aux photos… Au final, ce travail m’a aussi servi de mise à distance : affronter une histoire inconfortable à travers un processus que je maîtrise, afin de reprendre le contrôle.

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Aviez-vous en tête des bandes dessinées qui correspondaient à votre objectif ?

Les albums de Catherine Meurisse, Marion Montaigne, mais surtout Florence Dupré La Tour m’ont beaucoup inspirée. Pucelle a été une révélation : raconter ce qu’elle raconte avec ce ton-là, ça m’a bluffée. Toutes les femmes devraient le lire afin de pouvoir parler de leurs expériences avec cette liberté ! Comme ça m’amuse toujours de m’essayer à certains codes, j’ai tenté à mon tour d’adopter ce mode de la chronique.

Comment avez-vous procédé pour dessiner ce volumineux ouvrage ?

Pendant un mois, je n’ai fait qu’écrire, j’ai repoussé la question du graphisme. Puis, je me suis saisi de mes Posca, ces feutres que j’utilisais pour mes dédicaces de Flipette & Vénère, et j’ai rempli des feuilles et des feuilles de petits bonshommes. C’est venu tout seul. Parce que j’avais décidé que ce n’était pas le plus important : il fallait que ce soit efficace et expressif, avec un côté presque pictogramme. Si je m’étais embarrassée de mes doutes habituels, je n’aurais pas pu cracher mon venin. Ce choix, cette décision que le dessin en lui-même ne serait vraiment pas grave, s’est fait en miroir avec le lâcher-prise d’avec ma famille. J’en étais arrivée à un point où je faisais toujours plus d’efforts, qu’il a fallu que je lâche.

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Malgré tout, vous n’hésitez pas à injecter une dose d’humour dans votre récit.

Je ris souvent, j’ironise sur les choses dures. Me moquer de moi ou des situations traversées me permet de me réconcilier avec mon passé. C’est une forme de pudeur aussi. Me montrer à la fois droite et pathétique, avec une touche d’humour, me rend aimable alors qu’à l’époque je me détestais. Et pousser les curseurs, c’est libérateur !

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Comment avez-vous choisi ce que vous alliez mettre ou non dans le livre ?

J’ai suivi un processus instinctif, en écrivant et dessinant chapitre par chapitre, sans savoir vraiment en quoi consisterait la fin. Quand j’ai commencé, j’étais encore en couple… Et mon état d’esprit a changé tout au long de la création, d’autant que ma fille grandissait. Se confronter à tout cela a été très douloureux, mais le dessin a permis de panser certaines plaies.

Avez-vous craint le regard de vos proches sur votre confession?

Quand j’ai ressenti ce besoin urgent de faire ce livre, il s’agissait juste de le faire pour moi. Au départ, je n’ai pas voulu penser au potentiel mal que je pourrais faire à ma fille en racontant tout ce que j’ai vécu, ressenti, pensé quand elle était bébé… À la fin du livre, elle avait 7 ans et demi, et comprenais un peu mieux ce que j’étais en train de faire, même si je ne lui ai pas tout montré. Pour mon ex-compagnon, ça a été plus épidermique, il a été inquiet de ce que cet album pourrait faire à notre fille. Et il a demandé à tout relire car il avait peur de l’impact sur son image. Il a été ébranlé, mais il a tout validé.

AMERE INT+.inddCe regard a-t-il bousculé votre projet de publier l’album?

J’avais de toute façon décidé qu’il fallait le faire pour les gens, pour la société, que c’était plus important qu’une potentielle réaction négative… J’ai eu peur d’être clouée au pilori, mais pour l’instant, je n’ai eu que des réactions positives… Si je peux libérer un peu la parole sur les angoisses des jeunes mamans, sur les injonctions contradictoires qu’elles subissent, alors il faut que je le fasse.

Cette expérience forte vous a-t-elle donné envie de poursuivre dans la bande dessinée ?

amere_couvOui, bien sûr ! Je travaille toujours sur un long métrage d’animation, mais j’ai adoré cet exercice de création instinctive, d’improvisation de dessins au Posca. À un moment, j’avais envie de continuer éternellement ! Ça m’a rassuré sur ma capacité à être juste et minimaliste dans l’émotion, ça a levé certains doutes. Et changer de style était très excitant. On verra pour la suite !

Propos recueillis par Benjamin Roure

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Amère.
Par Lucrèce Andreae.
Delcourt, coll. Mirages, 216 p., 27,95.

Images © Éditions Delcourt, 2026 — Andreae

Photo © Pierre Gouineau

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