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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | September 22, 2018















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Alex W. Inker monte sur le ring

22 mai 2018 |

alex_inker_photoOn avait découvert le Lillois Alex W. Inker avec le surprenant polar en huis-clos Apache, récompensé du prix du polar SNCF 2017. Il a confirmé tout le bien qu’on pensait de son travail l’automne dernier, avec la biographie d’un boxeur oublié, Panama Al Brown. Enfant pauvre panaméen, doué d’une envie de vivre et de briller plus forte que tout, il s’est hissé au sommet des rings et a brûlé la vie par les deux bouts, entre combats, fêtes et alcool, au coeur des années folles parisiennes. Où il fut notamment l’amant de Jean Cocteau. Retour sur ce livre fasicnant avec un auteur modeste mais débordant d’enthousiasme, croisé au dernier festival BD à Bastia.

Pourquoi avoir construit votre album autour de l’enquête d’un journaliste sur Al Brown ?

panama_al_brown_cocteauEn attendant que Jacques Goldstein se mette au scénario – ce qui était prévu et ce qu’il n’a finalement jamais fait –, j’ai passé près d’un an à faire des recherches sur Al Brown. J’ai voulu mettre le lecteur dans les mêmes conditions, le prendre par la main et lui donner l’impression de mener une enquête. C’est pour cela que j’ai choisi de raconter l’histoire à travers la trajectoire de ce journaliste – écrivant dans des carnets Moleskine, comme moi – qui fouille la vie de ce boxeur admiré de Cocteau. Et emmener le lecteur jusqu’à la parole d’Al Brown, directement tiré de sa dernière interview connue, que je mets ici en scène dans la bouche de son fantôme. Où il dit que Cocteau lui a fait le plus beau des cadeaux, en s’inspirant de lui pour créer un personnage immortel, l’ange noir dans le film Le Sang d’un poète.

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Vous laissez-vous aller à la fiction ?

C’est une biographie à trous, forcément. Un peu comme pour le bluesman Robert Johnson, dont la légende raconte qu’il a vendu son âme au diable pour devenir un grand guitariste. On peut voir des points communs entre les deux : quand un boxeur signait un contrat avec un manager, c’était comme s’il vendait sa vie, car il acceptait de se faire cogner, de se mettre en danger à chaque round pour que son manager s’en mette plein les poches.

panama_al_brown_regretÀ force d’enquêter sur lui, qui était un personnage déraisonnable, insaisissable, insatiable, ne vous a-t-il pas usé, agacé ?

Non, je l’ai aimé. C’était un vrai passionné, qui a tout fait pour vivre dans le monde auquel il voulait appartenir. Il était à la fois un jeune homme extrêmement pauvre qui voulait devenir riche, devenir une star, et un garçon qui constatait qu’il risquait de passer à côté de sa vie s’il ne trouvait pas sa place. Il cherche cette place à Harlem, à Paris. On ne la lui donne pas. Cela le rend très attachant.

Pourtant, il semble bien intégré dans le Paris des années folles.

À cette époque, les noirs étaient à la mode, on dansait avec eux, on leur payait des verres… Mais c’était très superficiel. En plus, on a beaucoup profité de lui, car il prêtait son argent à tout va, sans jamais exiger d’être remboursé. Il n’avait pas peur d’être pauvre, car il l’avait toujours été !

C’est parfois difficile à comprendre.

Il quitte le Panama comme champion de boxe, et il est contraint de travailler sur un bateau. Il débarque à Harlem, avec d’autres latinos et noirs, il a beau être champion du Panama, il n’est personne. Et Harlem reste un ghetto. On l’empêche de combattre un blanc pour enfin devenir champion du monde. Alors, quand enfin il se trouve un endroit qui lui correspond, avec des gens qui semblent l’apprécier, il en profite à fond. Il ne pense pas au lendemain. Car qui voudrait vivre une retraite paisible après ces années de faste ?

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Graphiquement, où avez-vous cherché l’inspiration ?

Je me suis servi de nombreuses photos d’agence de l’époque. On y découvre des rings très éclairés au milieu d’une salle pleine de fumée. On voit les traces de sang sur le sol et les muscles des boxeurs bien dessinés : on dirait un combat de gladiateurs. La boxe est un sport très graphique. Si j’avais eu le temps, je me serait inscrit dans une salle pour m’y frotter!

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Panama Al Brown a une toute autre ampleur que votre premier album, Apache. Même au niveau du dessin.

Apache était une BD « théâtrale », un huis clos. Même si j’ai repris le même style, en noir et blanc avec hachures et trames, là, j’étais obligé de dessiner la ville, Harlem notamment. J’ai regardé beaucoup de photos, de Gordon Parks par exemple, et j’ai pris le temps de dessiner des décors, pour que le lecteur puisse s’immerger dans mon histoire. Je reproduis aussi des paroles de chanson, toujours dans un objectif d’immersion. J’ai toujours l’espoir que le lecteur reconnaisse quelque chose ou du moins qu’il ait envie d’aller chercher par lui-même. Plus qu’une biographie, je me suis lancé dans le portrait d’une époque, je n’avais presque pas assez de 150 pages !

Quels sont vos prochains projets ?

Je suis en train d’adapter le livre Servir le peuple de Yan Lianke, un roman très érotique et critique de la doctrine maoïste. Je m’inspire de plein d’images et de BD de propagande chinoises, et je teste la couleur. Et ensuite, je devrais revenir au noir et blanc pour adapter Un travail comme un autre de Virginia Reeves, qui se déroule au moment de la Grande Dépression aux États-Unis.

Propos recueillis par Benjamin Roure

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Panama Al Brown.
Par Alex W. Inker.
Sarbacane, 168 p., 24 €, septembre 2017.

Photos © BoDoï – Images © Alex W. Inker/Sarbacane

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