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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | November 19, 2017

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Emmanuel Lepage, le matelot du bout du monde

11 avril 2011 |

lepage_introVoguer vers le bout du monde, dans les Terres Australes et Antarctiques Françaises (ou TAAF). Voilà ce qu’Emmanuel Lepage a fait pendant six semaines à bord du Marion-Dufresne – un paquebot à la fois pétrolier, porte-conteneurs et navire océanographique. L’auteur de Muchacho, La Terre sans mal ou Oh les filles ! raconte son périple dans Voyage aux îles de la Désolation, un splendide ouvrage qui mêle lavis, croquis et aquarelles. Il nous détaille son expédition.

MEP_TERRES_AUSTRALES.qxd:Mise en page 1Comment vous êtes-vous retrouvé embarqué dans l’aventure ?
L’idée est venue de Caroline Britz, journaliste de l’hebdomadaire Le Marin. Cette amie de mon frère François, photographe, rêvait depuis toujours de monter sur le Marion-Dufresne et de naviguer vers les Kerguelen. Elle avait monté un dossier avec François afin d’aller aux TAAF [pour monter à bord du paquebot il faut déposer sa candidature auprès de la préfecture et donc donner de bonnes raisons d’effectuer le voyage]. Mon frère m’a alors proposé de m’associer au projet, qui consistait en un compte-rendu par le biais de textes, de photos et de dessins. En unissant nos forces et nos domaines respectifs, nous rendions l’initiative plus riche, donc plus intéressante pour les évaluateurs du projets. desolation_2_0 Caroline avait fait une première tentative début 2009, sans recevoir de réponse. Elle recommença en janvier 2010, et notre projet fut tout de suite accepté. Nous étions inscrits pour la rotation de mars, mais il n’y avait que deux places. Je me suis mis naturellement hors course, puisque j’étais une pièce rapportée. Je n’y croyais absolument plus, et j’étais bien occupé, en pleine réalisation d’une bande dessinée – mon éditeur était par conséquent ravi que je reste !

Il y eut donc un coup de théâtre…
Oui. Trois semaines avant le départ, mon frère François m’appelle: une place venait de se libérer, il fallait que je me décide en une demi-heure. Quinze minutes plus tard, j’avais accepté. Il a fallu que je m’organise rapidement – j’ai des enfants, j’avais un bouquin sur le feu…

Quelle idée vous faisiez-vous de ce périple?
Franchement, il me semblait inaccessible, je n’aurais jamais imaginé pouvoir partir ainsi. Kerguelen était pour moi une petit île perdue au milieu de l’Océan Antarctique, un point qui me fascinait sur une mappemonde. Mais je n’avais pas d’images précises en tête.

Concrètement, comment le voyage s’est-il déroulé ?
Nous avons passé six semaines sur le Marion-Dufresne, de la mi-mars à la mi-avril 2010. La cabine ainsi que les transports en hélicoptère sur les bases ont été pris en charge par l’administration des TAAF. Nous avons payé notre nourriture à bord – environ 2000 € -, ainsi que le vol jusqu’à La Réunion, d’où nous embarquions. Toutefois nous n’étions pas prioritaires lors des manipulations logistiques ou des démarches scientifiques, nous étions classés dans une catégorie de gens secondaires.

Par quoi avez-vous été le plus profondément marqué durant ces semaines?
MEP_TERRES_AUSTRALES.qxd:Mise en page 1Plusieurs choses me semblent particulièrement saillantes, avec le recul. La première, c’est la manière dont mon rêve de mer s’est confronté avec le réel. Je souhaitais depuis longtemps m’embarquer pour une longue durée, avec un but autre que faire des ronds dans l’eau. Je voulais expérimenter la vie à bord, mais sans savoir que j’allais être tout le temps malade comme un chien: dessiner me mettait à chaque fois le coeur au bord des lèvres, et je refusais de prendre des médicaments afin que ma vue ne soit pas troublée [c’est l’un des effets secondaires des traitements contre le mal de mer]. Sur le bateau, mes lectures d’enfant et d’adolescent ont resurgi et résonné avec force. J’ai beaucoup pensé à Robert Louis Stevenson, Jules Verne ou Hergé. Tintin était présent en permanence! J’ai eu le sentiment de revivre L’Etoile mystérieuse, avec son expédition scientifique, ses savants malades, ses passerelles glissantes au petit matin, ses problèmes de ravitaillement en pétrole… Mon frère François et moi-même étions surnommés les Dupondt, et l’un des passagers, ouvrier polyvalent, était appelé le Capitaine Haddock.

Quels sont les autres éléments qui vous ont frappé ?
L’organisation à bord. Il s’agit vraiment d’une petite société en marche avec ses classes sociales et ses rites. Ainsi, je n’avais pas compris l’importance du repas avant de vivre sur le bateau. Il ponctue la journée, incarne un repère nécessaire, car le temps en mer est suspendu. Pendant ce moment particulier, tout le monde se retrouve, raconte des histoires de son passé pour entretenir la conversation. MEP_TERRES_AUSTRALES.qxd:Mise en page 1Les horaires sont terriblement respectés: si l’on arrive avec une seule minute de retard, on se fait fusiller du regard. Autre surprise, la fraternité dans les TAAF. Dans ces communautés du bout du monde, on trouve des groupes de gens extrêmements différents: des volontaires de l’aide technique, scientifiques, militaires, plombiers, boulangers, cuisiniers… Ils vivent ensemble pendant quatre à dix-huit mois, sans possibilité de retour. Et construisent une vraie solidarité, motivée par le succès de leur mission commune. Enfin, j’ai été saisi par les paysages. Nous sommes par exemple arrivés à Kerguelen un matin à 6h, devant ses montagnes roses complètement pelées et battues par les vents, au milieu d’une eau turquoise démontée… C’était un spectacle incroyable, donnant le sentiment d’être seul sur terre.

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Quid des animaux?
N’étant pas un dessinateur animalier, j’ai appris sur le tas. J’avais sous les yeux des animaux extraordinaires, que j’ai pris énormément de plaisir à représenter, pendant des heures. desolation_5 Chaque jour, j’allais faire mes lignes de manchots ! J’ai bien essayé de comprendre comment fonctionnaient les éléphants de mer, mais je n’ai pas vraiment saisi ce que je dessinais…

Le fait de dessiner a-t-il facilité les contacts avec les humains?
Oui, le dessin suscite la bienveillance, il renvoie à des choses profondes, à l’enfance. Grâce à lui, les regards s’adoucissent, la curiosité s’éveille. J’ai intégré beaucoup de portraits dans cet album car les gens me semblent essentiels dans une histoire.

Comment avez-vous bâti ce livre?
J’ai embarqué sans vraiment savoir si je ferai une bande dessinée ou un carnet de voyage. Et j’ai commencé cet album sans savoir où j’allais. Claude Gendrot, mon éditeur chez Futuropolis, m’a poussé à raconter une histoire – tout simplement parce que les carnets de voyage ne se vendent pas. A mon retour, j’avais près de 150 dessins. J’ai commencé par réaliser de grandes illustrations en couleurs – celles des manchots, ou la couverture par exemple –, pour fixer mon imaginaire. desolation_7Puis je me suis attelé au récit. Pour qu’il n’y ait pas de confusion entre lui et les croquis captés sur le bateau, j’ai opté pour un lavis noir et blanc, intégrant au fur et à mesure les autres dessins. Au bout de vingt pages, j’ai pris conscience qu’il fallait que j’inscrive ce voyage dans mon histoire personnelle, et que je me mette en scène comme dessinateur à bord. J’ai alors tout recommencé… J’ai pris beaucoup de plaisir à assembler ce puzzle au fil de l’eau. Et les 80 pages prévues ont doublé.

Quels sont vos projets?
Je prépare une exposition avec mon frère François et Caroline Britz. Elle rassemblera leurs textes et photos, et mes dessins. Et je contribuerai de façon assez anecdotique à leur livre sur le Marion-Dufresne. Sinon, côté bande dessinée, je travaille sur un album inspiré de mon déplacement à Tchernobyl, effectué il y a trois ans. ll s’agit d’une uchronie dans une Bretagne contaminée. J’avais débuté ce travail avant la rotation, et j’ai aujourd’hui du mal à m’y remettre. Après l’expérience graphique et narrative du Voyage aux îles de la Désolation, mon dessin traditionnel, en couleurs directes, me semble compassé. J’ai envie de tout recommencer pour trouver un trait plus dynamique!

Propos recueillis par Laurence Le Saux

 

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Voyage aux îles de la Désolation
Par Emmanuel Lepage.
Futuropolis, 24€, le 10 mars 2011.

Images © Futuropolis – Emmanuel Lepage.

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Commentaires

  1. breizh

    Superbe comme d’habitude avec Emmanuel Lepage.
    C’est un très grand artiste. Son oeuvre est splendide.
    Intéressant l’info sur son prochain album…

  2. breizh

    Superbe comme d’habitude avec Emmanuel Lepage.
    C’est un très grand artiste. Son oeuvre est splendide.
    Intéressant l’info sur son prochain album…

  3. luxsword

    Cet album est passionnant et superbe.

  4. luxsword

    Cet album est passionnant et superbe.

  5. Sébastien GOLAIN

    Salut,
    Je ne sais pas si l’auteur de « voyage aux iles de la désolation » lira ce message. Je voulais simplement lui faire part de ma surprise et du plaisir que j’ai éprouvé quand en feuilletant son bouquin je me suis reconnu. Il s’agit d’un portrait à la page 63 en haut à droite. J’aimerai simplement savoir par curiosité s’il s’agit bien de ma trombine qu’il aurait peut être pu croisée sur quelques festivals marins ou ailleurs.
    Merci de votre réponse.
    Cordialement,
    Sébastien GOLAIN

  6. Sébastien GOLAIN

    Salut,
    Je ne sais pas si l’auteur de « voyage aux iles de la désolation » lira ce message. Je voulais simplement lui faire part de ma surprise et du plaisir que j’ai éprouvé quand en feuilletant son bouquin je me suis reconnu. Il s’agit d’un portrait à la page 63 en haut à droite. J’aimerai simplement savoir par curiosité s’il s’agit bien de ma trombine qu’il aurait peut être pu croisée sur quelques festivals marins ou ailleurs.
    Merci de votre réponse.
    Cordialement,
    Sébastien GOLAIN

  7. @Sébastien Golain : Bonjour, Emmanuel Lepage nous précise qu’il s’agit bien d’un certain Jérémy, comme indiqué dans l’album.

  8. @Sébastien Golain : Bonjour, Emmanuel Lepage nous précise qu’il s’agit bien d’un certain Jérémy, comme indiqué dans l’album.

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