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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | October 21, 2017

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La fan attitude à l’époque de Rousseau

25 août 2009 |

jean_jacques_intro.jpgIls sont un peu comme les deux héros de leur bande dessinée Jean-Jacques: lorsqu’on les rencontre dans un café du 6e arrondissement de Paris, Frédéric Richaud et Pierre Makyo se vannent gentiment, puis se félicitent chaleureusement la seconde d’après. À défaut d’être frères, les deux auteurs sont de vrais amis, qui se sont rencontrés par le biais de la scénariste Anne Sibran. Et si leurs personnages sont des admirateurs zélés du philosophe de Jean-Jacques Rousseau, eux sont ébahis devant le cirque médiatique entourant la mort de Michael Jackson. À la lumière de cet événement, leur album, qui se déroule pourtant au XVIIIe siècle, n’en apparaît que plus moderne. Discussion autour de la fan attitude, la peoplisation et la philosophie des Lumières avec le romancier Frédéric Richaud et le scénariste Pierre Makyo, qui publient avec Jean-Jacques une bande dessinée atypique, drôle et bigrement intelligente (on vous fait gagner l’album ici!).

Lequel d’entre vous a eu l’idée d’adapter en bande dessinée le roman de Frédéric Richaud, Jean-Jacques (Grasset, 2008) ?
Pierre Makyo: C’est moi qui l’ai suggéré à Frédéric, avec qui j’avais déjà collaboré sur la série Le Maître de peinture. Mais, à vrai dire, quand il me l’a envoyé, je me suis dit: « Oh non! Un livre sur Jean-Jacques Rousseau, qui nous a emmerdés pendant notre scolarité et qui continue encore aujourd’hui! » Et puis, j’ai découvert une histoire originale, avec un ressort scénaristique très fort et une fin en apothéose.
jean_jacques_pein.jpgFrédéric Richaud: Quand Pierre m’a dit que je devrais en faire une BD, j’étais en pleine phase de décompression après l’écriture de mon livre, et je n’avais pas le courage de me replonger tout de suite dedans. Je lui ai dit qu’il n’avait qu’à s’y mettre. Connaissant son talent, j’étais très confiant.

Vos héros, Jean et Jacques, sont deux frères du siècle des Lumières, fascinés par les écrits de Jean-Jacques Rousseau. Ils tentent de mettre en oeuvre ses principes philosophiques dans leur vie quotidienne et font tout pour le rencontrer. Ils vont même jusqu’à poursuivre son cadavre! Ils sont dingues, et pourtant attachants…
F.R.: Ils me sont tout de suite apparus comme fort sympathiques. Ce sont deux adorables imbéciles perdus dans leur folie pour Rousseau. Ils vivent une obsession finalement très humaine. Je me suis reconnu en eux…
P.M.: Ils sont en pleine confusion entre l’auteur et son oeuvre. Ils s’approprient peu à peu ses écrits, les vénèrent et vénèrent l’homme, jusqu’à une complète désertification de leur propre vie. Cela révèle d’une certaine manière un problème d’estime de soi… En ces temps de peopolisation à outrance, ce récit est finalement très moderne.
jean_jacques_rencontre.jpgF.R.: Il n’y a qu’à voir tous ces fans pleurant la mort de Michael Jackson…
P.M.: Ce que je n’aime pas dans ce type de vénération, c’est qu’elle vide les fans de leur propre potentiel créatif.

S’ils trouvent dans les écrits de Rousseau de quoi combler leur vie, pourquoi vos héros tiennent-ils tant à le rencontrer?
P.M.: Cela leur permettrait d’exister dans les yeux de l’être adulé.
F.R.: Sans cette rencontre, ils perdent en effet leur propre réalité. Et quand enfin ils réussissent à croiser Rousseau, ils sont incapables d’échanger plus de quelques mots avec lui. Mais ce n’est pas grave: le philosophe sait désormais qu’ils existent – enfin, c’est ce qu’ils pensent -, et cela leur suffit.

Ils ont beau être sympathiques, ils commettent des actes fous, voire dangereux…
jean_jacques_idole.jpgF.R.: De nombreux fans entretiennent un rapport très mortifère avec leur idole. Ils sont prêts à tout pour se rapprocher d’elle, même du pire.

Pourquoi avoir choisi la figure de Jean-Jacques Rousseau plutôt qu’une autre ?
F.R.: C’était quelqu’un qui se prenait tellement au sérieux qu’il était assez facile de le moquer. Pas comme Voltaire, par exemple, qui riait beaucoup de lui-même. Ensuite, on a forcément déjà une vision un peu caricaturale d’un personnage aussi lointain, donc il n’est pas nécessaire de beaucoup forcer le trait. Si nous avions choisi d’écrire sur Lady Di, ç’aurait été vraiment différent.

Quelles difficultés a posé l’adaptation du texte littéraire ?
jean_jacques_fous.jpgP.M.: Au départ, je sentais qu’il y avait quelque chose à faire en BD, mais je ne voyais pas comment l’aborder.  Il me manquait un angle d’attaque, quelque chose pour me stimuler, m’enthousiasmer. Quand je suis dans la recherche obsessionnelle d’une idée, je me relève la nuit pour réfléchir, je ne dors plus jusqu’à ce que je trouve le truc. Ici, j’ai finalement opté pour un principe narratif proche de celui du film Amadeus de Milos Forman: un personnage raconte la vie d’un autre, juste après sa mort.
F.R.: Ce personnage est un enfant qui intervient à un moment donné dans l’histoire originale, et qu’on ne revoit plus ensuite. Pierre a eu l’idée de le faire revenir bien des années plus tard, une fois adulte – cela donne une profondeur insoupçonnée à l’histoire, qui prend ainsi une direction nouvelle.

jean_jacques_education.jpg

Ce personnage, qui découvre la confession de l’un des deux frères, n’est pas seulement une figure prétexte: il éclaire autrement le parcours de Jean et Jacques.
P.M.: Exactement. Les deux frères l’ont accueilli enfant, pour l’éduquer selon les principes de Rousseau. Mais ses parents ne l’ont pas vu d’un bon oeil et leur ont retiré cette charge. Pourtant, adulte, il est le symbole d’une éducation réussie puisqu’il est devenu médecin! De plus, il prouve dans l’histoire qu’il est capable de briser les normes, de faire souffler un vent de liberté dans une époque bien conventionnelle. Il est donc l’envers positif des deux frères, qui ont – sans le savoir – concrétisé leur rêve à travers ce jeune homme.

jean_jacques_maitre.jpgQu’a apporté le dessinateur Bruno Rocco (Le Décalogue, A.D.N., Le Jeu de pourpre…) ?
P.M.: Il avait beaucoup apprécié le roman, alors je ressentais une certaine pression : il fallait réussir à le passionner avec ma version de l’histoire. Il a finalement aimé, et a réussi à rendre les personnages aussi ridicules qu’attachants.
F.R.: Je n’imaginais pas forcément mes personnages ainsi, mais je suis très content du résultat. Il y a plein de petits détails qui ne sautent pas forcément aux yeux, et Bruno réussit à trouver le juste milieu entre réalisme et caricature.

Quels sont vos projets respectifs ?
P.M.: Je publie en cette rentrée un album chez Dupuis, réalisé avec Jean Hulard et intitulé Inversion. Je travaille aussi à l’adaptation cinématographique de ma bande dessinée Exauce-nous, parue chez Futuropolis l’an dernier.
F.R.: J’ai toujours des projets de romans et de biographies. Mais je travaille également à l’adaptation en bande dessinée de La Bataille de Patrick Rambaud, pour Dupuis. Ce sera un one-shot de 150 pages, dessiné par nouvel auteur espagnol, Ivan Gil.

Propos recueillis par Benjamin Roure

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Jean-Jacques.
Par Bruno Rocco, Frédéric Richaud et Pierre Makyo.
Delcourt, 14,95 €, le 26 août 2009.

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Images © Delcourt

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