La Forêt magique de Hoshigahara #1-5
Le Renard Doré, label de Rue de Sèvres, s’affirme depuis quelques années comme un fort bel éditeur de manga, se spécialisant dans des œuvres d’autrices et auteurs parfois méconnus, et des séries assez courtes. La Forêt magique de Hoshigahara, d’Hisae Iwaoka, a été une de leurs premières propositions. Si cette autrice était déjà bien réputée pour le très original récit de science-fiction La Cité Saturne, cette nouvelle série vient de se terminer après cinq volumes, complétés d’un art book inédit, même au Japon, signe de la relation de confiance que l’éditeur sait créer avec les mangakas.
Traduit par Blanche Delaborde, la série nous plonge dans une épaisse forêt poussant en lisière d’une ville. Un endroit mystérieux que chacun connaît, mais que personne ne semble voir, et où aucun habitant ne s’engouffre, car il serait étrange, voire hanté… Et de fait, les premiers chapitres nous montrent différents voisins ou voyageurs qui y glissent un pied. Mais s’ils n’en repartent pas, ce n’est pas qu’ils y sont emprisonnés, mais que Sôichi, un enfant (mais est-il si jeune ?), presque un bon génie, y vit et y fait tenir ensemble une improbable communauté.
Il s’avère en effet que dès qu’un animal pénètre dans cette forêt, son âme se révèle soudain et il peut communiquer avec d’autres. Mais cela ne s’arrête pas qu’aux animaux : chez Sôichi, les portes, le canapé ou l’encyclopédie parlent, et si par hasard un caillou tombe dans la forêt, ou qu’un végétal y est entraîné (comme un lichen sur le dos d’une tortue), lui aussi peut exister soudain. Ce n’est pas automatique, mais cela arrive, et seuls les enfants peuvent le voir – heureusement les adultes leur interdisent la forêt, dangereuse, et tout reste normal.
La bonté de ce petit groupe, porté par le désir de Sôichi de devenir un esprit lui aussi, pour pouvoir enfin vivre avec Brise, n’est cependant pas toujours partagée. Et si l’on est fasciné par l’aspect contagieux du profond optimisme (si humain, pourtant) de Mu, esprit du muguet, il existe de sombres esprits – un marais abandonné, un puits contenant des âmes perdues ou Tornade, ex-partenaire de jeu de Brise. Un vent en colère, qui ne comprend pas pourquoi, soudain, de quasi-déesse, elle souhaite devenir une camarade de jeu d’humains et d’autres êtres si fragiles.
Dans ces cinq volumes, de l’émerveillement initial on passe évidemment au drame, à grand renfort de jalousie, d’incendies ou de découverte du passé de Sôichi, qui a toujours vécu ici et y a perdu ses parents. Yôhei, un enfant se promenant régulièrement dans la forêt, réalise un lien complexe avec l’extérieur et, si une petite baisse de régime s’est fait ressentir au milieu, le renversement narratif fonctionne très bien et entraîne vers un dernier tome épique, qui sait heureusement apaiser en conclusion… Il ne faut pas détailler plus l’intrigue, ou la formidable galerie de personnages portée par un dessin assez classique, mais qui rend merveilleusement les ambiances boisées et sait physiquement incarner des choses pourtant invisibles comme le vent.

Plusieurs chroniques, et l’autrice elle-même, font le lien entre cette série et l’univers de Miyazaki et du studio Ghibli ; on peut le comprendre puisqu’il y a ici des esprits incarnant la faune et la flore (voire les minéraux), un lien fort à la nature, un discours perceptible sur l’écologie et l’importance de respecter ce qui nous entoure même si ce n’est pas explicite. Cependant, cela ne semble pas si juste, et peu de l’œuvre faire vraiment du lien avec le créateur de Mononoké, mais plutôt avec une certaine culture animiste. S’il fallait faire un lien, la confrontation entre une forêt et un monde contemporain, ainsi que ces esprits de la nature, évoque plutôt un autre manga, l’encore trop méconnu La Forêt de Miyori, d’Hideji Oda (trois tomes, Milan). Une œuvre qu’on a, certes, beaucoup comparé à Miyazaki, et qui en est d’ailleurs plus proche, une sorte de chaînon entre Hoshigara et le réalisateur.
Enfin, évoquons l’artbook publié en même temps que le dernier tome et offert avec l’édition collector. Ce joli livre, au format de la série, apporte le contenu classique de ces objets : croquis, story-board, dessins inédits, illustrations couleur. Il contient également un bref mais riche entretien permettant de mieux connaître l’autrice et certains éléments culturels de la série, comme la « carte à tamponner », centrale au début du récit et qui est apparemment un élément très courant dans la vie japonaise, qui peut interroger le lecteur français. Un complément bien agréable donc, même s’il est sans doute à réserver à celles et ceux qui ont particulièrement aimé la série.
© IWAOKA Hisae 2009 / Asahi Shimbun Publications Inc






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