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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | August 16, 2017

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Junko Kawakami, une mangaka parisienne

12 juin 2013 |

kawakami_photoInstallée en France depuis maintenant neuf ans, la Japonaise Junko Kawakami ans s’est petit à petit habituée à la culture française et à ses habitants. Cette auteure agréable, souriante et réservée s’est livrée sans tabou en français, avec un joli accent…

Vous avez commencé avec des doujinshis (fanzines souvent parodiques ou à tendance boy’s love) et même du yaoï (titres d’amour homosexuels mettant en scène des hommes)… Qu’en avez-vous retenu ?
Les doujinshis sont intimement liés au yaoï, un genre qui intéresse beaucoup les filles et en particulier les filles timides, comme moi. Ce genre est très connoté en France – j’ai vu plusieurs fois des lectrices qui lisaient des yaoï en librairie, un peu honteuses –, mais au Japon, ce n’est pas du tout le cas. De nombreuses mangakas s’y sont essayé, même Moto Hagio (Le Cœur de Thomas), et le yaoï m’a permis de me lancer dans le manga. Au lycée, je participais au fanzine de l’école en le cachant, parce que j’étais très timide. Finalement, j’ai continué à travailler mon dessin et mes histoires, puis j’ai participé au Comic Market [la plus grande convention manga et anime du monde. Elle a rassemblé plus de 560 000 personnes en trois jours en 2012 – ndlr]. J’ai ensuite rencontré des éditeurs et commencé dans le métier, notamment comme assistante de Satosumi Takaguchi [auteure connue au Japon, notamment pour Hana no Asukagumi! et ses yaoï, mais jamais publiée en France – ndlr], dont j’aime beaucoup le travail.

Dans votre trait et votre style narratif on croit voir du Yumi Unita (Un drôle de père), du Mari Okazaki (Complément affectif12 mois…) et du J.P. Nishi (A nous deux, Paris!)… Quelles sont vos influences ?
kawakami_inspirationsBeaucoup d’auteurs m’ont influencée et si le travail de Mari Okazaki me plaît beaucoup, je ne connais que très peu celui de Yumi Unita. J’ai été publié dans le même magazine qu’elle; c’est certainement parce que nous partageons les mêmes lecteurs que l’on me rapproche souvent de cette auteure. Je connais J.P.Nishi et je trouve son travail très amusant. Petite, j’adorais Lamu; je continue d’ailleurs à lire les travaux de Rumiko Takahashi aujourd’hui. J’étais également une fan inconditionnelle de Galaxy Express 999 de Leiji Matsumoto. Je me rappelle que j’avais même un petit livret avec tous les horaires de passage du train que l’on voit dans le manga. Ce livre était très rare et très précieux à mes yeux. Enfin, j’adore aussi les dessins animés de Hayao Miyazaki.

Dans It’s your world, vous racontez l’histoire de Japonais qui viennent habiter en France. Et pour vous, quel fut le plus gros choc culturel de votre installation ?
C’est incontestablement ce qui m’est arrivé quand je suis allé à la Poste. Et le pire, c’est que ça m’arrive encore régulièrement aujourd’hui. Les employés sont toujours de mauvaise humeur, il y a une queue pas possible et je n’arrive jamais à avoir ce que je veux sans me faire engueuler ! Je suis obligée d’y aller, alors j’y vais, mais c’est un véritable scandale ! Pour les livraisons, c’est aussi toujours la même chose : le livreur dit qu’il est passé, alors que ce n’est pas le cas… À Paris, il y a encore beaucoup de comportements étranges pour moi, mais le pire est que les Français ne s’excusent presque jamais. Au Japon, ce serait inenvisageable. Je commence à m’habituer, mais ça me choque toujours…

Vous avez beaucoup voyagé avant de vous installer en France. Pourquoi vous être arrêtée ici ?
Paris est une ville très cosmopolite. La vie y est assez chaotique et n’est pas du tout celle que l’on s’imagine en lisant les magazines japonais. Du Japon, on a l’impression que Paris c’est la mode, la meilleure nourriture du monde et que c’est très beau… Ce n’est finalement qu’une façade. C’est rigolo parce que c’est un peu comme en Inde, il y a des cacas partout… Concernant mes voyages, j’ai aussi emprunté le chemin de Compostelle. Je ne pratique pas de religion, mais la spiritualité m’a toujours intéressé. En plus, j’avais besoin de me détacher un peu de mes planches. Je suis partie de Saint-Jean-Pied-de-Port puis j’ai terminé en Espagne. J’ai trouvé ça très beau et authentique.

Pourquoi se centrer presque exclusivement sur les adolescents dans votre manga It’s your world ?
J’estimais que pour un récit mettant en scène des chocs culturels de manière drôle, les adolescents auraient toute leur place. Les adultes sont un peu trop formatés et le vécu des enfants me parle davantage. Avec les adolescents les sentiments sont plus vrais, les réactions plus vivantes et plus intéressantes. Et ce sont des individus beaucoup plus innocents, plus sensibles. Je penses qu’on conserve toujours cette innocence quand on devient adulte, mais on la garde davantage en nous.

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Pourquoi avoir mis fin à cette histoire en deux volumes seulement ? On a l’impression que le potentiel était énorme…
En réalité, j’ai énormément de travail au Japon, je n’ai aucun assistant pour m’aider et je suis assez lente. Je me laisse alors porter par mes séries en cours au Japon sans avoir le temps de me consacrer à It’s Your World. Je suis très attachés aux personnages, mais le fait de ne pas avoir de contrainte de temps pour rendre pour mon travail m’empêche d’être très efficace.

C’est donc la contrainte qui vous fait avancer ?
Au Japon, les éditeurs encadrent de près le travail des mangakas. Le couple dessinateur/éditeur forme parfois une sorte d’équipe où la vie privée n’a presque plus lieu d’être: les éditeurs sont même disponibles à 4 heures du matin si nécessaire! En France, on travaille plus en confiance avec une totale liberté, c’est beaucoup plus humain. Mais paradoxalement, la pression des éditeurs japonais et le fait d’avoir une date butoir me poussent et m’encouragent à rendre mes planches dans des délais raisonnables.

Avec votre titre Paris Paris Densetsu (inédit en France), vous évoquez aussi l’arrivée de Japonais dans l’Hexagone. Quelle différence avec It’s your world ?
Elle est simple: Paris Paris Densetsu est autobiographique. Dans It’s your world, je m’attache surtout à la description des différences culturelles entre nos deux pays. J’avais choisi d’en faire une bande dessinée classique qui pourrait plaire à tout type de public. Pour Paris Paris Densetsu, il s’agit d’un titre à destination des femmes de 20 à 30 ans, sous forme de yonkoma [strips verticaux en quatre cases – ndlr.], avec des gags typiques japonais.

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Le yonkoma est un genre particulier et peu connu en France. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce style ?
J’ai toujours aimé faire du yonkoma, un type de récit assez naturel pour moi, malgré ses contraintes. D’ailleurs, j’adore Sazae-San [yonkoma culte au Japon. Créé par Machiko Hasegawa, l’adaptation animée de ce manga est toujours en cours et ce depuis 1969 ! – ndlr.]. J’ai néanmoins commencé par des histoires classiques, à la demande de mon éditeur. Mais je continuais à faire des strips pour mon plaisir personnel. Finalement, quand Paris Paris Densetsu a été accepté, j’ai pu produire du yonkoma de manière professionnelle.

Avec It’s your world, vous êtes particulièrement bienveillante à l’égard des Français et de leur comportement. Et dans Paris Paris Densetsu ?
Je ne suis pas spécialement méchante, mais je suis très deuxième degré dans Paris Paris Densetsu. Alors certes, je suis plus directe, parce que je sais que les Français ne me lisent pas, mais je reste correcte. J’ai toujours fait ce titre en fonction de ce que je vivais et ce que je trouvais étrange à Paris. Maintenant, je me suis habituée et je n’ai plus trop d’idées… Je pense qu’il est temps de me renouveler. Il est peut-être temps de déménager ?

Pourquoi écrire à destination des femmes ?
Je ne me suis jamais réellement posé la question… Peut-être parce que c’est ce que j’aime lire ? Plus j’y pense et plus je me dis que je fais ce genre de manga parce qu’il est plus proche du réel et de mon quotidien. Je ne pense pas que je sois faite pour le shonen, mais j’aimerais bien tenter le seinen; de plus en plus d’auteurs femmes s’y lancent. Dans les mangas pour filles, les décors sont moins présents, les cases beaucoup plus vides ou sensitives, alors que les hommes ont besoin de décors. J’affectionne le josei, car on se concentre sur les personnages, sur leurs sentiments et leurs relations aux autres. D’ailleurs les seinen réalisés par des femmes reprennent ce principe, beaucoup plus que dans les titres dessinés par des hommes.

Au Japon, vous aviez des assistants pour vous aider à finaliser vos planches. Ce n’est pas le cas ici. Comment cela a fait évoluer votre méthode de travail ?
Pendant un temps, j’ai eu un assistant chinois qui faisait du manga. Il m’avait été conseillé par J.P. Nishi. Il dessinait et travaillait bien, alors je l’ai embauché. Finalement, il est parti et a repris ses études, et depuis je n’ai plus trouvé personne. Maintenant je dois donc tout faire seule et en cela oui, ma méthode de travail a changé. J’ai énormément de travail, mais je n’ai pas le choix !

Justement, pouvez-vous nous décrire votre façon de travailler?
Je n’ai pas de rythme particulier. Je note les idées, les paroles qui me passent par la tête, sur un petit carnet. Quand j’ai suffisamment de notes, ou une idée de scénario, je commence le storyboard. Grâce à Keiko Ichiguchi (Les Cerisiers fleurissent malgré tout), j’ai trouvé une méthode de storyboard très pratique. Je dessine d’abord la totalité des planches d’un chapitre sur une feuille A4. J’y mets donc l’essentiel : les textes et les personnages principaux. Une fois que la trame est fixée, je dessine au brouillon au format A4 chaque planche et je la montre à mon éditeur. Dès que nous sommes d’accord, je crayonne et réalise les planches définitives à la plume.

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Toujours à la plume ? En 2009 encore, vous faisiez tout à la main et envoyiez même vos planches par la Poste… Est-ce que vos méthodes de création se sont un peu informatisées ?
Malheureusement non. Pourtant j’aimerais beaucoup pouvoir le faire ! D’ailleurs, l’an dernier j’ai acheté Comic Studio, un logiciel très utilisé par les mangakas. Il est d’abord resté quelque temps sur mon bureau, toujours emballé dans le plastique… Je l’ai finalement installé… mais je ne l’ai pas touché! C’est trop complexe. Il me faudrait énormément de temps pour arriver à le maîtriser et à comprendre toutes les fonctionnalités. Cependant, j’ai depuis acheté un scanner pour envoyer mes planches par Internet.

untitledLisez-vous des BD franco-belges ? 
Un ami grand fan de bandes dessinées françaises m’en offre. J’aime beaucoup ce que fait Bastien Vivès, par exemple. Je ne comprends pas tout ce qui est dit, mais j’adore son style et sa liberté de dessin. J’adore aussi le travail de Vanyda, notamment sa trilogie Celle que…. J’ai adoré les personnages et je me suis plongé à fond dans ce groupe d’amis ! J’apprécie aussi Ariol, c’est très drôle. D’ailleurs, au début, je voulais qu’It’s your world soit fait sous forme de BD. J’avais commencé à travailler au feutre, en grand format, mais je me suis vite rendu compte que je n’y arrivais pas… J’admire beaucoup ce que font les auteurs français, leurs dessins sont magnifiques et très travaillés, mais je ne m’en sens pas capable.

Avez d’autres projets avec un éditeur français ou japonais?
Pour l’instant, je n’ai pas d’autres projets pour la France. Au Japon, j’ai deux séries en cours : Paris Paris Densetsu et Nichiyôbi ha Marche Bonbon, qui raconte l’histoire d’une petite fille en France. Je travaille également sur deux nouvelles séries. La première se déroule en France en 1910. Je suis très intéressé par l’Histoire; ce sera donc humoristique et un peu historique. Le second titre met en scène des jeunes garçons japonais au collège. Ce récit est inspiré du roman Le Diable au corps de Raymond Radiguet. Dans ce livre, l’auteur qui est décédé jeune raconte son histoire d’amour adolescent. Le style d’écriture est très beau, les sentiments sont ambigus. Ce livre très juste et universel m’a beaucoup touchée.

Propos recueillis par Rémi I.

Merci à Junko Kawakami et Emmanuelle Philippon Verniquet (Kana) pour cette interview.

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It’s your world #1-2.
Par Junko Kawakami.
Kana, 10,20 €, janvier 2013.

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