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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | October 16, 2017

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Lolita Séchan : « Je suis une lente impatiente »

14 novembre 2016 |

lolita-sechan_parvollmer-loDans Les Brumes de Sapa, sa première longue bande dessinée, Lolita Séchan évoque une histoire d’émancipation familiale, de voyages, d’amitié et d’altérité. Ou comment, à 22 ans, poussée par une impérieuse nécessité, elle est partie seule pour le Vietnam à la recherche d’elle-même. Et là-bas, elle a rencontré Lo Thi Gôm, une gamine débrouillarde issue de la minorité opprimée des Hmong. Interview avec une auteure sensible et inspirée lors du festival Quai des Bulles 2016.

Quel a été votre parcours artistique jusqu’à cette première longue BD ?

J’ai fait plein d’études différentes. Aussi bien psycho, cinéma, dessin, que des études d’écriture à Montréal. Je pense surtout avoir toujours voulu raconter des histoires. Et le hasard a fait le reste. Le livre pour enfants, Les Cendres de maman, c’était grâce à mon professeur à Montréal. Mon deuxième livre, sur mon petit frère, Marshmalone, c’est parce que j’admirais beaucoup le travail des éditions Hélium : j’ai demandé un conseil et ils m’ont proposé de le publier, ce qui n’était pas ma démarche à la base. En filigrane de tout ça, j’avais toujours en tête l’histoire des Brumes de Sapa. J’étais en train de vivre cette amitié, avec cette petite fille Hmong, mais comme je savais que ce serait un plus gros morceau, et que je n’avais pas confiance en mon dessin, j’avais du mal à m’y attaquer. À un moment, j’ai eu une révélation : mon projet correspondait à un roman graphique, il fallait que je me dirige vers ça. Malgré tout, mes études en cinéma m’ont bien servi, ainsi que les ateliers d’écriture, car j’ai construit, avant de m’attaquer au dessin, un véritable scénario de 30 pages, avec de nombreuses indications de mise en scène, extérieur jour/intérieur nuit… Très vite, je me suis rendu compte que 10 pages de scénario correspondaient à presque 100 pages de BD ! À partir de là, il a fallu que je me lance dans le dessin, et ça a été plus dur car je considérais que je ne savais pas faire.

Pourtant vous aviez déjà dessiné avant.

J’avais dessiné sur un blog, parce que j’avais une histoire à raconter. Je ne pensais rien faire en particulier. Je suis un peu autodidacte, un peu laxiste aussi, un peu dilettante… Il y a plein de choses qui me passionnent mais j’avoue que je n’ai pas vraiment de compétences, à part l’envie de raconter des histoires. Et pour Marshmalone, il n’y avait pas autant de dessins.

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Cette BD semble presque être un acte « thérapeutique ».

Je ne comprends le monde qu’une fois que je l’accepte, que je me l’approprie. La seule arme que je possède pour y parvenir, c’est la création, le dessin et l’écriture. Cette « thérapie », j’ai eu besoin de la faire pour moi, comme pour digérer des choses que j’avais vécues, mon émancipation familiale, la naissance de mon petit frère… De les mettre à distance aussi, et d’en faire quelque chose de créatif. Par ailleurs, il y a cette envie de parler de cette petite fille. De lui donner cette liberté de parole qu’elle n’avait pas dans son pays. C’est ce deuxième aspect qui m’a fait tenir jusqu’au bout.

lolita_sechan_fievreVous dites ne pas savoir dessiner et pourtant ressentir cela comme un impératif…

Oui, cette création n’a été que douleur et désir, tout le temps. C’est totalement paradoxal. Pendant cinq ans, ça a été une constante remise en question, je ne pensais jamais y arriver… et en même temps j’avais la certitude qu’il fallait aller au bout. Et en mettant côte à côte tous les éléments, j’ai découvert une unité. Finalement, peut-être que beaucoup de gens fonctionnent ainsi : à la fois beaucoup de doutes, de remises en question, et en même temps la certitude que les choses doivent être racontées. J’ai surtout essayé de dépasser les défauts que je voyais moi pour raconter cette histoire.

Quel soutien avez-vous reçu de la part d’autres dessinateurs ?

Le travail en atelier que j’évoque dans le livre est un cadre qui aide. Avoir des collègues, c’est toujours stimulant et permet d’avoir du recul. Je me souviens d’un jour où Pénélope Bagieu m’a dit : « Tu as une bonne histoire, tout le monde rêve d’avoir une bonne histoire. » Romain Hugault, lui, m’aidait à dessiner des avions. Ces coups de pouces, ça motive. Travailler toute seule chez moi, cela aurait été plus compliqué !

Comment avez-vous choisi votre style graphique ?

C’est très compliqué de parler de mes choix artistiques, car ce fut une série de choix inconscients. Depuis que je fais la promotion de l’album, j’analyse le fond comme la forme, mais je ne les ai pas pensés en amont. Tout dans cette BD a été fait « parce que je ne savais pas faire autrement ». J’ai pris un stylo, un Staedler noir. J’ai bien rêvé d’une plume, mais je ne me sentais pas capable. La couleur me semblait devoir prolonger la création de deux ans supplémentaires… Je me suis dit : fais comme tu peux pour au moins raconter l’histoire jusqu’au bout. J’étais tellement complexée par mon dessin, peur de ne pas être à la hauteur, que je me suis dit, ne cède pas à la facilité du texte, n’en met pas trop – ce qui a pu m’être reproché. Après, un trait de dessin, c’est presque physique. Peut-être qu’il y a des influences inconscientes. Je lis beaucoup de mangas d’auteurs comme Otomo, Matsumoto, j’adore la BD coréenne aussi, et c’est toujours des choses en noir et blanc. Je trouve que les auteurs coréens ont le sens de la lumière avec du noir et blanc, c’est assez incroyable. En voyant une expo à Angoulême, j’ai beaucoup appris de la BD asiatique : j’ai pratiqué en imitant. Ils ont un sens de la mise en scène incroyable. C’est comme ça que je me suis formée. Le story-board, étape entre le scénario et la BD encrée, fait environ 300 pages, avec un crayonné très détaillé, au final, c’est presque une deuxième BD. Et l’inspiration des auteurs coréens est omniprésente dans ce travail préparatoire qui pour moi a été un véritable apprentissage du dessin.

lolita_sechan_pereComment votre entourage a-t-il réagi au fait que vous le représentiez ?

Je massacre les gens ! C’est douloureux de les dessiner car de toute façon je ne respecte pas la réalité ! Mais ils sont hyper contents, tout de même. Bon, mon coloc québécois ne s’est pas trouvé bien. J’ai bien essayé de le refaire mais j’ai vraiment du mal à dessiner les proches. Seule Lo Thi Gôm m’a vraiment intéressée. Même mon personnage ne m’intéressait pas du tout. De même, pour mon père [Lolita Séchan est la fille du chanteur Renaud], je n’ai pas dessiné le visage : ce qui le caractérise c’est la célébrité, or cela ne m’intéressait pas d’aborder ce point. Par contre il était impensable que mes parents soient absents d’une histoire qui est avant tout une histoire d’émancipation. Je ne dessine pas le visage de ma mère non plus. Peut-être aussi parce que je ne voulais pas m’entendre dire que je ne les avais pas bien dessinés ! Mais j’avais besoin qu’ils soient là, nous sommes une famille très fusionnelle. Sans eux, l’histoire n’a pas de sens.

Cette relation amicale avec Lo Thi Gôm est très touchante.

Je ne voulais pas tomber dans le pathos, mais tout de même, je voulais que les gens aient envie de connaître Lo Thi Gôm et soient émus aux larmes. Jouer sur les registres, que ce soit l’humour issu de mes aventures d’occidentale, ou bien l’émotion de ma relation avec cette petite fille, donner à voir cette humanité qui à la fois me désespère et me passionne. La bande dessinée raconte dix ans d’amitié, de 2002 à 2012, cela donne le temps de développer les sentiments. J’ai d’ailleurs aussi voulu montrer des moments moins idylliques : on voit bien qu’on s’agace mutuellement parfois ! Mais c’est comme avec son enfant, il n’y a que nous qui avons le droit de le dire ! En même temps il n’y a pas de lien parfait, notre relation est surtout très intense. Pour moi cela relève parfois de la responsabilité quand je suis avec elle.

Et depuis quatre ans ? Qu’est devenue Lo Thi Gom ?

Elle est devenue une jeune femme, elle est très occidentalisée, difficile de deviner qu’elle est Hmong. Elle est « connectée » aux réseaux sociaux mais elle est toujours aussi incroyable, intelligente et triste. Un peu malheureuse, car elle est divorcée et ce n’est pas très accepté dans sa culture. En fait, je n’en sais pas plus, car notre relation est assez particulière : quand on est éloignées, on communique juste pour se donner les nouvelles des naissances, des mariages… Par contre, quand on se voit, on parle des heures et des heures. Je sais aussi que c’est difficile pour elle de voir sa petite fille qui a le même âge que la mienne. J’en saurai un peu plus quand j’irai la voir. Il existe un étrange parallélisme entre nos vies. Mais on échange souvent par mail ; d’ailleurs c’est elle qui a traduit tous les passages en Hmong pour la BD.

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A-t-elle lu la BD ?

Non, car tout ce qu’on envoie aux minorités ethniques est volé au Vietnam. On m’a bien proposé de lui faire passer mais je préfère lui donner en mains propres. Je ne sais pas quand, mais je le ferai. Je pense aussi que j’ai envie de lui jouer, de lui lire, comme j’avais fait avec mon coloc québécois qui avait pleuré, moment que j’évoque dans la BD.

lolita_sechan_mamanVous abordez aussi la réalité méconnue du peuple Hmong.

Personne ici ne connaît la situation de cette minorité opprimée. Il y a bien eu un numéro d’Envoyé spécial sur la question, et je crois qu’il y a un documentaire en préparation. Il y a pire dans le monde, je le sais. Mais leur histoire est vraiment particulière et percutante. À l’époque, ils étaient privés de scolarité, de soins. Aujourd’hui c’est différent, mais l’exclusion est toujours présente. Il y a des projets, de l’argent aussi pour eux, mais le gouvernement vietnamien met des bâtons dans les roues. Et récupère l’argent pour faire autre chose. On va dire que les Hmong sont tolérés mais qu’il y a encore pas mal de combats à mener. Les histoires internes à un pays sont complexes et je ne veux pas stigmatiser les Vietnamiens. Et puis il faut éviter de se mettre dans une position néocoloniale. Paradoxalement, les Vietnamiens adorent parler français : un couple de personnes âgées m’a remercié de leur avoir donné l’opportunité de reparler français. C’est étonnant. Ils ne semblent pas avoir de rancœur envers nous, davantage envers les minorités comme les Hmong : ces peuples nomades, vivant à la frontière de la Chine, ont servi d’indics, ils ont été recrutés pour espionner les Nord-Vietnamiens pendant la guerre, voilà sûrement l’origine de leur rancœur.

On voit l’impact de l’Église catholique, évoqué dans la BD de manière humoristique.

Oui, la conversion de la mère de Lo Thi Gôm, avec cette phrase « Jesus works », est très rapide, presque inexplicable. L’Église aime bien aller évangéliser dans les contrées lointaines, et Sapa en est une bonne illustration. Il y a une énorme église et le prosélytisme fonctionne bien. Toutefois, la religion animiste reste très présente. Ma copine, elle, est une animiste pragmatique ! En fait, on prend ce qui marche. En l’occurrence, ce fut le cas pour sa mère. Le lendemain de sa conversion, elle lui écrivait une lettre, or Lo Thi Gôm me disait qu’avant elle ne savait pas écrire. J’étais perplexe. Lo Thi Gôm est plus pragmatique : elle y croit parce que ça marche !

sapa_couvQuels sont vos projets ?

Je poursuis la promotion des Brumes de Sapa. Parler de tout ça, remuer un peu ce passé… J’ai du mal à passer à autres choses aussi. Je suis une lente impatiente, c’est compliqué pour moi ! Heureusement j’ai des retours très positifs. Je fais pas mal de dédicaces, et des Vietnamiens viennent me voir et me parlent de la difficulté d’émigrer. Beaucoup sont des deuxièmes générations issues des « boat people ». Ils se retrouvent dans la thématique universelle aussi des doubles cultures où tu es un étranger partout, comme le personnage du médecin qui soigne ma conjonctivite d’Elephant man ! Ils se sentent chez eux ici, chez eux là-bas, et, au final, nulle part. C’est une situation compliquée de n’être pas considéré partout soit comme un étranger, soit comme quelqu’un qui a trahi. Ma prochaine BD parlera de ça : d’émigrations, d’exils… à Paris. C’est facile d’aller au bout du monde, mais chez nous on a du mal à garder ce regard ouvert. Appliquer ce regard de curiosité que j’ai eu au Vietnam à mon quotidien. J’ai donc ce projet qui correspond plus à la BD, d’autres histoires pourraient être plutôt se rapprocher de l’écriture cinématographique. Mais actuellement je suis sur ce travail très solitaire d’écriture pour la BD, je veux structurer, observer presque de manière journalistique, mon environnement parisien… Après je réintégrerai un atelier, peut-être celui de Marion Montaigne et Bastien Vivès, pour avoir une nouvelle dynamique ! Je ne m’interdis rien, comme j’estime ne rien savoir faire, j’essaie juste de travailler et d’y croire, un peu. On m’a donné la chance de croire que tout est possible, c’est une super école et tous les enfants devraient avoir cette chance.

Propos recueillis par Marc Lamonzie

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Les Brumes de Sapa
Par Lolita Séchan.
Delcourt, 24,95, octobre 2016.

Images © Lolita Séchan/Delcourt.
Photo © Chloé Vollmer-Lo

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Commentaires

  1. Anna

    C’est injuste. On publie toujours des pistonné ou des fils de. Elle ne serait pas la fille de Renaud personne ne l’aurais édité…

  2. luxsword

    Coquille :  » issue de la minorité opprimée des Hmong, minorité opprimée. « 

  3. Laurence Le Saux

    @luxsword : Merci, c’est corrigé !

  4. Marc Lamonzie

    Merci pour cette relecture avisée.

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