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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | July 20, 2018

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Marcos Martin, roman noir et couleurs pop

19 mars 2018 |

Marcos-Martin-photoSon Private Eye, co-créé avec le scénariste Brian K. Vaughan en 2013 et publié l’an passé en France chez Urban Comics, avait bluffé la rédaction de BoDoï au point de finir en tête du Top Comics de 2017. Marcos Martin était à Angoulême en janvier dernier pour se prêter à des séances de dédicaces. Nous en avons profité pour revenir en sa compagnie sur ce passionnant polar d’anticipation imaginant un avenir très crédible où, après un crash mondial dans le cloud ayant rendu publiques toutes les données personnelles, Internet serait désormais illégal. Et où les gens sortiraient masqués par peur d’être reconnu et le héros serait un paparazzi détective privé. Une sacrée histoire et une incroyable aventure éditoriale puisque cette mini-série fut au départ exclusivement distribuée sur une plateforme digitale montée par les deux co-auteurs et proposée à l’achat en « pay-what-you-want » (versez la somme que vous voulez). Entretien en mode furtif.

Comment l’idée de ce futur post-internet vous est-elle venue ?

C’est une idée de Brian [K. Vaughan]. Il sortait d’une longue période de boulot sur la série TV Lost et il avait envie de revenir aux comics. Ce qui se passait avec les réseaux sociaux le travaillait beaucoup, le rapport qu’on entretient avec eux et l’effet qu’ils ont sur nous. C’est comme ça que lui est venu cette idée d’un monde sans Internet. Il m’a appelé pour me proposer ce projet qui s’intitulait alors Secret Society.

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Et pour vous, vivre sans Internet relèverait plutôt d’une certaine idée de l’apocalypse ou de l’utopie ?

Probablement davantage de l’utopie. Cela pourrait assez me tenter. Je ne suis pas très réseaux sociaux. Je n’ai pas de compte Twitter ou Facebook. Pour la simple raison que je ne suis pas très à l’aise avec l’idée de partager des détails de ma vie privée avec n’importe qui. Après, se passer d’Internet, ça demanderait quand même une sacrée adaptation : notre vie repose tellement sur ce qu’on fait en ligne. Le vrai enjeu est davantage de réfléchir à comment s’en servir mieux, de manière responsable, que de s’en débarrasser…

Vous pensez que la jeune génération née avec ces technologies serait capable de survivre au crash du cloud qu’ont connu les personnages de The Private Eye ?
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Brian pense que la génération de nos enfants sera celle qui prendra ses distances avec tout ça. Celle qui vraiment s’en affranchira. Ce serait plus dur pour nous, on s’est trop habitué.

The Private Eye est d’ailleurs empreinte d’optimisme. C’est une dystopie beaucoup moins déprimante que celles que l’on nous propose souvent, type The Handmaid’s Tale

Justement, une des premières choses sur lesquelles nous sommes tombés d’accord avec Brian, c’est que nous ne ferions pas une dystopie. Il voulait mettre l’accent sur les retombées positives qu’aurait l’explosion du cloud : par exemple, le retour à des choses plus concrètes, plus analogiques. La technologie la plus avancée qu’il m’a laissé inclure est un hologramme… Visuellement, on s’est dirigé vers une sorte de version futuriste des années 1980-90, la période juste avant l’arrivée d’Internet dans nos vies. Je ne voulais pas trop puiser dans l’imagerie des années 1940-50, période à laquelle on pense en premier vu le rattachement de notre histoire au genre « noir ».  En grand fan de noir, j’en ai incorporé quelques éléments, mais pas trop. Je voulais que cela reste très coloré : les cieux violets, des jardins sur les toits des immeubles, la ville en harmonie avec la nature pour renforcer le sentiment chez le lecteur que ce n’est absolument pas un avenir post-apocalyptique…

The Private Eye aborde frontalement de vraies questions de société. Mais, n’est-ce pas, plus encore, par son modèle de distribution que ce projet a pris son tour le plus politique ?

C’était en effet probablement l’aspect le plus politique de cette entreprise, incarné par le site Panel Syndicate que nous avons créé pour distribuer les épisodes de la série, les rendre accessibles au plus grand nombre et faire venir d’autres créateurs. C’était mon idée. Et je suppose que c’est notre fond « gaucho », à Brian et moi, qui a parlé. Nous avons essayé de nous adresser à un nouveau lectorat en réduisant au passage les coûts de production. Avec l’idée que les créateurs en tireraient aussi la majeure partie des bénéfices.

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Et les résultats ont suivi ?

Eh bien (rires), on est toujours là ! Le site est encore en activité, ce que je n’aurai jamais imaginé à sa création. Les résultats ont dépassé nos attentes de très loin. D’un point de vue financier, nous avons gagné beaucoup plus d’argent sur nos comics distribués sur Panel Syndicate via le modèle « payez ce que vous voulez » que lorsqu’ils ont été imprimés et vendus sous la forme traditionnelle.

private-eye-martin4Ça n’a pas donné d’idée à d’autres créateurs ?

J’espérais que d’autres essaieraient ou nous rejoindraient. Certains l’ont fait. Nous avons accueilli de nouveaux artistes. Trois séries sont encore en cours sur Panel Syndicate : Universe par Albert Monteys, Blackhand Ironhead par David Lopez et Umami par Ken Niimura. On ne touche rien sur leurs ventes, ils sont libres de continuer ou de s’arrêter comme bon leur semble. Mais je comprends qu’ils soient finalement rares à nous avoir emboîté le pas. C’est tellement risqué ! Tout le monde n’est pas fait pour ça. Et quand j’en discute avec d’autres, je ne minimise pas combien le succès The Private Eye a tenu à l’attrait qu’exerce Brian. Il a tellement de fans ! Cela, combiné à mon nom qui est aussi relativement connu et au timing qui était sans doute le bon, a fait que le premier numéro a eu un gros retentissement, même sans avoir fait de grandes annonces auparavant. Je l’aurai fait sans Brian, avec un autre, ça n’aurait pas autant marché.

Quelles possibilités vous a offert artistiquement le fait de travailler pour une lecture digitale ?

La présentation horizontale a fini par s’imposer d’elle-même. J’ai toujours été dérangé par les comics digitaux qui essaient de singer les comics papier. Si sur un affichage vertical, tu es obligé de scroller pour lire le bas de la page, tu perds tout l’effet de la composition. C’est comme si tu disais au lecteur, ne te fatigue pas, attends la publication papier qui arrivera bien un jour. Le mieux pour notre projet, c’était de nous adapter au format de l’écran dominant à l’époque. Les tablettes n’étaient pas aussi répandues à l’époque. Et donc c’était le PC, pour lequel le format horizontal prévalait.

Quels défis cela vous a-t-il posé ?

L’oeil se déplace d’une manière très différente sur un format large. Le format vertical nous est plus naturel à la lecture. Avec le format paysage, l’oeil est obligé d’aller de gauche à droite, mais une droite lointaine, puis de faire une diagonale appuyée pour revenir à gauche et repartir loin à droite, si vous avez adopté une présentation en strips. Cela nous a pris du temps à Brian et moi pour nous faire à ce type de composition.

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Vous avez pris cette décision avant même l’écriture ?

Non, Brian avait déjà écrit le premier numéro quand je lui ai parlé de cela. Mais même après que nous ayons pris cette décision, il nous a fallu un temps d’adaptation. Je trouve que cela se voit dans The Private Eye. Des fois ça fonctionne et des fois, euh, moins. C’est beaucoup mieux dans le projet suivant que nous avons mené ensemble avec Brian, Barrier, toujours sur Panel Syndicate. Nous avions mieux conscience de la quantité d’informations que nous pouvions faire rentrer dans une page, quelles compositions fonctionnent le mieux… J’ai aussi beaucoup appris d’autres auteurs qui ont publié sur Panel Syndicate, comme Albert Monteys qui y fait la série Universe. Il sait vraiment tirer parti du format. J’ai compris par exemple que, dans un comics digital, tu ne peux pas te reposer sur le principe de la double page. Tu ne peux pas faire une page un peu souple en te reposant sur celle d’en face. Chaque page se lit seule : elle doit donc commencer par une réponse à la page précédente et se terminer avec une question pour la suivante. Cela change tout dans la manière de disposer les éléments sur la page.

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Comment s’est passé la conception des costumes, cruciaux dans ce projet ?

private-eye-martin8Je ne suis pas spécialement intéressé par la mode et je dirai que je suis assez nul en conception de costume. Je ne voulais que cela se voit et cela m’a donc demandé un vrai effort de recherche. Il fallait d’abord que je comprenne la logique derrière ces costumes. Quel est le but de ces déguisements ? Pourquoi les a-t-on adoptés ? Au début, je n’étais pas certain de comprendre où Brian voulait en venir avec ces masques d’alien, ces coiffes d’indien et ces casques d’astronaute. C’est le carnaval en fait ? Puis j’ai compris que ce que nous faisions était une fable et j’ai réalisé que c’est en fait une simple évolution de la mode, celle que connaîtrait naturellement l’industrie de la confection dans de telles circonstances. J’ai donc regardé en ligne ce qui se faisait chez les cadors de la mode. Ils font des choses absolument dingues ! Il y a ce designer, Nick Cave – attention, pas le musicien –, qui a imaginé des « soundsuits », que je vous invite à aller découvrir en ligne. Ils sont fabuleux !

Entre Brian K. Vaughan et vous, ça remonte à loin. Comment travaillez-vous ensemble ?

Nous sommes bons amis depuis que nous avons débuté dans le métier. On s’est rencontré dans les bureaux de DC Comics. J’habitais New York et on s’est rendu compte qu’on vivait à un pâté de maisons d’écart. On s’est bien entendu et on a bossé ensemble sur un récit Doctor Strange chez Marvel [NDLR : Le Serment]. Ensuite on a beaucoup retravaillé ensemble parce qu’on est très semblables. On sait tous les deux ce qu’on veut, on est têtus, mais on sait quand ne pas aller à la confrontation. On se fait confiance et si on ne comprend pas où l’autre veut aller, on se connaît suffisamment pour se laisser le temps de voir. Quand vraiment ça ne va pas, on peut en parler, éventuellement se hurler dessus et rester amis ! C’en est au point où on a bouclé tous les projets sur lesquels on travaillait ensemble et j’en suis à me demander si je serai capable de travailler avec quelqu’un d’autre. Je sais bien qu’il y a des tas d’autres bons scénaristes sur le marché, mais je suis tellement habitué à bosser avec Brian… (rires) Là, sorti de quelques numéros de Amazing Spider-Man que je dois encore faire avec Dan Slott, un autre ami qui m’a convaincu de participer, je vais faire un break. Je ferai encore des couvertures pour Marvel ou autres, mais plus de série régulière.

Cela veut dire qu’il n’y aura vraiment pas de suite à The Private Eye ?

Ça n’est pas prévu, non. On n’en a jamais parlé ni même vraiment envisagé de le faire. Nous avons dit ce que nous avions à dire et il n’y aura pas de The Private Eye 2. Après, cette histoire reviendra peut-être sous une autre forme, sur un autre médium… Ça, c’est possible.

private-eyePropos recueillis et traduits par Guillaume Regourd

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The Private Eye.
Par Marcos MArtin et Brian K. Vaughan.
Urban Comics, 28 €, octobre 2017.

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