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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | September 26, 2017

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Marion Montaigne : c’est quoi un ultra riche?

13 janvier 2014 |

Qu’est-ce que signifie être très riche en France aujourd’hui, comment la richesse se transmet-elle, qu’induit-elle, et comment réagir lorsqu’on devient soudainement redoutablement argenté ? Avec humour, Marion Montaigne (Tu mourras moins bête) a adapté pour Riche, pourquoi pas toi ? l’oeuvre sociologique de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (Les Ghettos du gotha, Le Président des riches, La Violence des riches). Elle revient pour BoDoï sur son intérêt pour une classe « opulente ».

montaigne_1Pourquoi vous pencher sur les ultra-riches ?

Le thème est ultra actuel. Quand j’ai rencontré les Pinçon-Charlot, on venait d’élire François Hollande, Françoise Hardy paniquait et parlait de quitter la France, on parlait des attitudes de Jérôme Cahuzac, de Gérard Depardieu… Ça n’arrêtait pas !

De quelle façon êtes-vous entrée en contact avec Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ?

Je les avais entendu parler de leurs recherches à la radio. J’ai lu Le Président des riches, leur livre le plus engagé, hyper documenté [sous-titré Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy]. Mon éditrice, Pauline Mermet, m’a proposé de les rencontrer, et j’ai accepté. Ils sont intéressants, ont de l’humour et beaucoup de choses à raconter sur les puissants — mais en « off »…

En quoi leur discours résonne-t-il en vous ?

À 15 ans, après quatre années passées à Montigny-lès-Metz, j’ai habité le 16e arrondissement parisien et fréquenté le lycée Janson de Sailly. J’ai détesté… Je me retrouvais avec des garçons e et des filles qui, dès le collège, apprennent qu’ils appartiennent à l’élite. Ils s’adressent aux professeurs sur le ton d’un Alain Juppé, comme s’ils étaient leurs associés. Dès la classe de seconde, les filles vont chez l’esthéticienne. Pour un long week-end, ces jeunes partent à New York — moi, je n’étais jamais allée plus loin que l’Allemagne ou l’Irlande… Certains subissent une grosse pression, développent un ulcère malgré leur jeune âge. J’ai ressenti là ce qu’était la « violence symbolique », qu’expliquent bien les Pinçon-Charlot. J’étais amie avec les enfants de concierges ou les banlieusards qui avaient magouillé pour arriver là. Je portais des pulls tricotés par ma grand-mère et j’avais l’impression de ne pas être à ma place, de ne pas le mériter. Je n’avais pas la même aisance langagière, ni les mêmes références. Je me souviens d’un Sarkozy en herbe, délégué de classe, qui trouvait ostentatoire ma médaille de baptême… Tous me semblaient vieux dans leur tête, déjà dans le monde de l’entreprise.

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montaigne_3Qu’est-ce que cette « violence symbolique » que vous évoquez ?

C’est le sentiment d’être décalé, déclassé par rapport à un environnement. Il se trouve que j’y suis hyper sensible… Pour mieux me faire comprendre cette notion, les Pinçon-Charlot m’ont emmenée dans des palaces, comme ils l’ont fait avec des gamins de banlieue — ils se sentent intimidés et laids dans des lieux trop beaux… Cette impression est très insidieuse, intériorisée.

Pourquoi choisir pour héros un gagnant du Loto?

La grande richesse se transmet, se défend le plus souvent. En optant pour un personnage qui devient soudainement très riche, je peux montrer sa trajectoire, les questions qu’il se pose : faut-il le dire à ses enfants, par exemple ? Au risque de peiner ensuite à leur faire comprendre l’importance du travail…

Comment vous êtes-vous documentée sur le sujet ?

J’ai lu un maximum de livres, j’ai discuté avec les Pinçon-Charlot, j’ai consulté le Bottin mondain — on y trouve des conseils pour écrire au Pape ou à un ambassadeur… Pendant un an, j’ai rencontré diverses personnes comme des « clefs d’or » [des concierges d’hôtels de luxe], un grand bourgeois… J’ai refusé de voir l’avocat fiscaliste d’Ernest-Antoine Seillière, parce que la fiscalité et moi ça fait deux. J’ai assisté au stage offert aux gagnants par la Française des Jeux : il y a des cours pour apprendre à jouer au casino, d’autres pour comprendre le fonctionnement d’une vente aux enchères ou la défiscalisation. J’ai aussi assisté à une discussion entre eux, un philosophe et un psychanalyste sur le rapport à l’argent et le lien entre plaisir et bonheur. Ça m’a fait réaliser qu’ils se sentaient tiraillés à cause de leurs valeurs. Certains ont même eu un choc physique : soudainement, ils ne mangent plus, ou font de l’hypertension artérielle. J’ai réfléchi à l’angle à adopter pendant plusieurs mois. Je voulais m’adresser à tout le monde, mais aussi éviter les clichés…

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montaigne_7Comment avez-vous travaillé avec les Pinçon-Charlot ?

J’ai dessiné toutes les pages avec des personnages « patates », puis les leur ai montrées. Ils ont lu l’intégralité du livre à voix haute. Ça a pris du temps, toute une journée… À la fin, ils étaient contents, ont trouvé drôle de se voir ainsi représentés. Toutefois, ils m’ont gentiment demandé, sans vouloir me vexer, si ce serait un peu mieux dessiné… J’ai dû leur préciser que ce n’était qu’un brouillon ! Ils ont aussi été très pointilleux sur le fond, ont vérifié les chiffres avancés.

Partagez-vous leur vision politique ?

Oui, j’adhère à leurs conclusions. Je me sens un peu pessimiste ce temps-ci quand j’écoute la radio le matin…

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Quels sont vos projets ?

Un pilote d’une adaptation animée de Tu mourras moins bête, pour Arte. Et puis parfois, sous ma douche quand je me rase, je me dis que je ferais bien de la fiction… Par exemple de la science-fiction rigolote avec des drames et du sexe ! Et puis je continue à rencontrer des scientifiques pour mon blog, je ne peux pas m’en empêcher. Je prépare aussi un reportage pour La Revue dessinée, autour des insectes. Je les aime beaucoup, avant j’élevais chez moi des phasmes monumentaux, j’allais au bois de Boulogne chercher des ronces pour les nourrir. J’ai arrêté quand la concierge a hurlé en en trouvant dans ses plantes…

Propos recueillis par Laurence Le Saux

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Riche, pourquoi pas toi ?
Par Marion Montaigne.
Dargaud, 17,95€, le 31 octobre 2013.

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Images © Dargaud
Photo © Rita Scaglia 2013.

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