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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | October 21, 2017

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Marjane Satrapi se raconte en public

10 février 2009 |

satrapi_intro.jpgA Angoulême, elle est arrivée détendue, lunettes noires sur le front, pile à l’heure. Habituellement avare d’interviews, particulièrement hors période de promotion, Marjane Satrapi avait accepté une rencontre avec le public à la CIBDI (Cité internationale de la bande dessinée et de l’image), le 1er février 2009. En l’absence de son intervieweur, l’auteure de Persepolis attaque directement. « Je n’ai pas besoin qu’on me pose des questions, je peux parler toute seule. Bon, j’ai un peu l’impression d’être Jean-Pierre Foucault là, le micro à la main… » Véritable clown, l’artiste iranienne a fait son show en une heure top chrono, racontant de façon très vivante son œuvre et sa vision du neuvième art. Morceaux choisis.

Marjane et la BD

« À l’origine, je n’étais pas destinée à la bande dessinée. Enfant, je lisais Tintin, qui était pour les garçons. Quelle petite fille de 7 ans peut réussir à s’identifier à la Castafiore, franchement ? Ensuite, il y a eu les comics, que nous achetions avec mon cousin dans un magasin de jouets proche de chez moi. Je me souviens de Dracula, que nous lisions en anglais. Pour je ne sais quelle raison, j’avais décidé qu’en mangeant pendant trois mois du poulet cru nous nous transformerions en vampires. Résultat, nous avons eu le ver solitaire. Et ma passion naissante pour la BD s’est brisée là.persepolis_srtip.jpg
Elle a refait surface en 1994, quand on m’a offert Maus d’Art Spiegelman. À l’époque, je croyais que la bande dessinée n’était dédiée qu’aux enfants, aux ados ou aux incultes attardés. Alors qu’en fait, ce n’est même pas un genre en soi. Plutôt un mode de narration utilisant le texte et l’image. Pour moi, les auteurs de BD doivent raconter une histoire, et pas frimer avec un beau dessin ou livrer une performance graphique époustouflante. »

Marjane à l’atelier des Vosges

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« Soudain, dans un endroit de Paris, des gens du même âge [dont Marjane Satrapi, Emile Bravo, David B., Joann Sfar ou Christophe Blain] se sont retrouvés avec les mêmes envies. J’ai alors découvert que la BD était un véritable travail d’obsédé, long et pénible : les contraintes sont nombreuses, les personnages doivent se ressembler d’une case à l’autre, il faut organiser les pages et les doubles pages… J’étais la seule fille parmi tous ces garçons, je parlais et me plaignais tout le temps. Alors, pour me faire taire, ils m’ont poussée à réaliser ma propre bande dessinée. J’ai été très soutenue par David B., et j’ai tout appris d’un certain Émile Bravo – l’un des rares auteurs jeunesse qui ne prennent pas les enfants pour des cons et entreprennent un vrai travail pédagogique, sans blagues à deux balles. Christophe Blain et Joann Sfar étaient aussi très protecteurs. Sans mes copains, je ne serais pas arrivée où je suis. »

Marjane et l’autobiographie

« J’estime que mes BD ne sont pas autobiographiques. Pour moi, une autobiographie est faite par des gens qui ont un problème avec leur famille ou leurs amis, et se servent de leur livre pour le dire. Je suis venue à parler de moi car je voulais raconter l’histoire de mon pays. Or, n’étant ni historienne, ni sociologue, j’ai été obligée de m’utiliser pour le faire. Je déteste quand on me demande : « Alors, tout est vrai dans Persepolis ? » On s’en fout ! Vouloir le savoir est une perversion de la télé-réalité… La mémoire est sélective, chacun a une vision différente des choses de toute façon. Ce qui m’intéresse est de toucher une vérité, pas de raconter la réalité. […] Je déteste le terme «roman graphique», on dirait une lecture pour petit bourgeois anglais du XIXe siècle ! Pour moi, on fait de la BD, point. »

persepolis_film.jpgMarjane et le cinéma

« Il n’y a pas vraiment eu de raison à la transposition de Persepolis au cinéma. On m’a proposé de le faire, et j’ai dit oui, tout simplement. D’un coup, j’étais une enfant à qui l’on offrait un merveilleux jouet. Le seul risque que je prenais, c’était de faire un mauvais film. Par contre, je pouvais en échange apprendre en deux ans un nouveau métier, et le faire en plus avec Vincent Paronnaud [alias Winshluss], mon meilleur ami. Nous avons travaillé sur le scénario d’un film comportant des personnages dessinés, en nous détachant de la bande dessinée ou du dessin animé. Quand on a vu les premières images bouger, on a bu trois Cognac à la suite, de joie !
Pour réaliser ce long-métrage, j’ai du oublier le travail solitaire qui est le lot quotidien de l’auteur de bandes dessinées. Il m’a fallu gérer une équipe de 100 personnes, j’ai mis du temps à m’y habituer. Mais j’ai adoré l’ambiance des derniers mois, tout le monde insufflait une énergie folle au film. J’ai envie de continuer sur ce mode collectif, plutôt que de sortir un cinquième tome de Persepolis – qui me rapporterait certes le jackpot mais me satisferait moins professionnellement.

poulet_aux_prunes.jpgMon nouveau projet, c’est l’adaptation de Poulet aux prunes en film live, toujours avec Vincent Paronnaud. Quand nous sommes allés à Hollywood pour Persepolis [nominé aux Oscars], des tas de producteurs nous ont proposé beaucoup d’argent. Nous avons tout refusé, pour ne pas nous retrouver pieds et poings liés. Dans notre coin, nous nous sommes remis au travail, avons écrit le scénario, fait le découpage et le story-board du film. Maintenant, on va voir les financiers en leur disant : « Voilà ce qu’on veut faire, ce sera comme ça et pas autrement, soit vous êtes d’accord et vous nous donnez les sous, soit on laisse tomber. » Par contre, je ne pense pas refaire de dessin animé avant dix ou quinze ans. C’était tellement long et pénible… Trop d’images à traiter ! Et puis je préfère apprendre quelque chose de nouveau, c’est à chaque fois un défi. »

Marjane et les médias

« À un moment, avec le succès de Persepolis, j’ai eu l’impression qu’on voulait faire de moi la « bougnoule » de service. J’ai même été appelée par une équipe de télé pour parler du voile chez les femmes originaires d’Afrique du Nord et vivant en banlieue… N’importe quoi ! De toute façon, même pour parler de l’Iran je n’ai pas de crédibilité. Je ne peux plus retourner dans mon pays, je n’y suis pas allée depuis huit ou neuf ans. Et je n’ai pas une vision claire des choses : ma mémoire est pervertie par la nostalgie. Alors maintenant, je me tais sur le sujet, je ne veux pas finir par radoter. Et puis je suis aussi fatiguée d’évoquer Persepolis. Je n’en parlerai plus à la presse. »

Propos recueillis par Laurence Le Saux

Photos © BoDoï et FIBD/Jorge Fidel Alvarez/9e ART+
Images © Marjane Satrapi – L’Association

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