Nanbanjin
« Nanbanjin », c’est ainsi que les Japonais désignaient les premiers Portugais arrivés au XVIe siècle – puis, par extension, tous les Européens arrivés par la mer. Fernando vient justement du Portugal et navigue dans les eaux asiatiques quand il fait naufrage. Seul rescapé de l’équipage, il reprend vie sur une île japonaise, soigné par un pêcheur. Deux peuples qui ignorent tout l’un de l’autre se rencontrent. Mais avant tout, c’est la rencontre de deux êtres humains qui vont se nourrir de leurs différences, pour se réparer et grandir.
Si l’idée première du récit et son début tendent à faire croire à une aventure exotique exaltante, un peu à la manière de la série télé Shogun, la suite montre que ce n’est pas le cœur du projet. On est plutôt ici dans une tranche de vie volontiers contemplative, simplement agitée de quelques rebondissements malins et cohérents avec son propos, qui est bien le dialogue entre deux hommes et deux visions d’un monde, à l’époque encore immense. Et cette idée est perceptible autant dans le fond que dans la forme et la conception même de l’ouvrage : Cyril Pedrosa dessine l’histoire du point de vue de Fernando, et le mangaka la raconte du point de vue du pêcheur japonais. Et ce, dans un ouvrage en deux parties distinctes, qui se concluent et se rejoignent au centre, puisque les sens de lecture occidental et japonais ont été respectés par chacun des artistes.
Loin de n’être qu’un concept artificiel pour faire collaborer deux artistes majeurs de la bande dessinée mondiale, Nanbanjin est une perle d’intelligence et de beauté, dans ce qu’il raconte des humains et de leur façon d’appréhender l’altérité. La barrière de la langue, d’abord, qui finit par être surmontée, parce que la communication d’un homme à autre peut prendre différents chemins. Le rapport au corps et à la nature aussi : il est magnifique de voir comment Matsumoto dessine Fernando tel un géant roux quasi surnaturel, puisque du point de vue japonais ce type de physique semble impossible, quand Pedrosa se concentre sur la découverte des bois et rivages environnants, vision exotique et apaisante pour marin européen en quête de sérénité. Car c’est aussi là que se rejoignent les deux héros de cette fresque intime : meurtris dans leur chair par des événements passés, ils trouveront ensemble l’étroit chemin de la résilience, guidés par un lien dont ils n’auraient jamais soupçonné la force.
Magnifié par un dessin fascinant de chaque côté – couleurs envoûtantes et délicatesse chez Pedrosa, puissance de la ligne et hommage aux estampes traditionnelles chez Matsumoto, à l’aise dans un découpage à l’occidentale –, Nanbanjin s’impose comme une ode bouleversante à l’amitié, par-delà les océans et les nationalités. Ainsi qu’une des plus belles bandes dessinées de l’année.





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