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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | March 25, 2017















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Tiphaine Rivière dans l’enfer de la thèse

29 juin 2015 |

tiphaine_riviere_photoDans Carnets de thèse, sa première bande dessinée, Tiphaine Rivière a choisi de s’attaquer à un univers qu’elle a bien connu, celui de l’université. Elle-même ancienne thésarde en lettres, elle décrit avec humour et inventivité les tourments et atermoiements d’une prof en ZEP qui se lance dans cette longue et difficile aventure. Euphorie des débuts, perte de repères, déceptions, labyrinthe administratif, découragement… Sorti en mars au Seuil, son album ne séduit pas seulement les thésards. Cette autodidacte revient pour BoDoï sur son parcours et la genèse de son projet.

À quel point votre parcours se rapproche-t-il de celui de Jeanne, l’héroïne, qui quitte son boulot de prof pour entamer une thèse sur Kafka ?

Contrairement à elle, je n’ai jamais été prof, je n’ai pas de Capes, pas d’Agreg. Je fais partie de la catégorie des gens qui ne savaient pas quoi faire et qui ont fui dans la thèse. Ce n’est pas la majorité et c’est horrible à dire : mais il y a un moment où j’étais désemparée, je ne savais pas quoi faire. J’avais fait une hypokâgne et deux khâgnes, puis une maîtrise d’histoire et un DEA de cinéma avant de commencer une thèse sur la représentation de la bêtise dans Belle du Seigneur. Par contre, comme mon personnage, j’ai vraiment travaillé au bureau des thèses. Mais je m’identifie plus à Brigitte, sa collègue toute molle, parce qu’à travailler là je suis un peu devenue elle.

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À quel moment avez-vous décidé d’arrêter la thèse et vous lancer dans la BD ?
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Je n’étais pas vraiment faite pour faire une thèse. Au bout de trois ans, mon directeur de recherche m’a annoncé que j’en avais encore pour deux ans de boulot. J’étais perdue dans ma vie, je ne savais pas trop ce que je voulais faire, je savais que je n’avais aucune chance en recherche. Si tu n’es pas extrêmement fort, obtenir un poste est illusoire. Tu sais que tu fais ça sans perspective derrière, alors que tu as 27 ans et que tu vis de petits boulots, comme un étudiant. Au début, on croit que ne pas avoir d’argent, c’est pas important. Mais en vieillissant, c’est épuisant. À ce moment-là, j’ai commencé à dessiner des BD pour un truc de mariage. Ça faisait quinze ans que j’avais pas dessiné. J’ai tellement aimé, au lieu d’en produire cinq comme on me l’avait demandé, j’en ai fait 70 ! C’était mal dessiné mais j’avais adoré trouver comment le raconter. Alors j’ai commencé à dessiner avec un ami. On s’est donné rendez-vous tous les matins dans un café pour s’entraîner, avec des manuels et en dessinant ce qu’on voyait. Quand tu commences ta journée avec des exercices techniques de dessin, ça enclenche quelque chose dans le cerveau : toute la journée ensuite tu vois les lignes de fuite, tu regardes comment les personnes bougent… J’ai préféré apprendre comme ça. J’avais déjà passé tellement de temps dans les études que je n’avais plus envie de retourner à l’école. J’ai travaillé ainsi pendant deux ans. Après j’ai lâché ma thèse et me suis consacrée au dessin. Pour gagner ma vie, je m’occupais de faire défiler le prompteur pour les émissions du groupe Canal+.

Quel a été le déclic ?

Je ne sais pas trop… Je me demande comment cela a été possible, alors que la thèse était un échec, de me lancer là-dedans. Je crois que je me suis dit que, puisque je pouvais vivre de petits boulots, je pouvais faire ce que je voulais à côté. Quand tu galères beaucoup à trouver ta voie et que tu t’aperçois que, là où tu es, c’est quelque chose qui te rend heureux, c’est très précieux. Du coup, tu sens aussi que tu es meilleur là-dedans. En thèse, je bossais beaucoup, mais quand je sortais avec mes amis j’y pensais plus. Alors que quand je dessine des BD, je me réveille le matin et je me rends compte que ça m’a travaillé toute la nuit, parce que j’ai de nouvelles idées sur des choses que je n’arrivais pas à résoudre.

tiphaineriviere2Pourquoi avoir choisi de parler de la thèse?

Au début, j’ai estimé que je ne dessinais pas assez bien pour raconter une histoire. Et puis, l’année d’après, j’ai ouvert mon blog, Le bureau 14 de la Sorbonne. J’avais envie d’avoir un retour. Et je me suis rendu compte que quand tu parles à une communauté, peu importe ton dessin, ça intéresse les gens. Je ne pensais pas alors que c’était une communauté si importante. Les chercheurs en sciences sociales ne sont pas très représentés, comme on peut le voir pour les sciences dures, avec des BD comme PhD comics. Là, il y a des gens qui m’ont dit qu’ils étaient contents que ça les fasse exister, que leur statut existe. Oui, on peut être en thèse en sciences sociales et y travailler quatre ans, cinq ans, ne pas avoir d’argent, et ce n’est pas un cas isolé.

Comment est-ce que ce blog a débouché sur un livre ?

Je ne pensais pas que ce blog était un bon sujet pour une BD. Je ne trouvais pas cela vendeur. J’ai plutôt commencé à chercher des contrats, je voulais me professionnaliser, constituer un book, mais personne n’a voulu de mes dessins. À ce moment-là, un éditeur du Seuil m’a contactée, ainsi que de d’autre blogueurs, parce qu’il voulait faire quelque chose sur la thèse. Avec mon projet de BD, j’étais plus motivée que les autres. Mais comme c’est une maison d’édition qui ne produit que très peu de bande dessinée, c’était un peu plus compliqué. Ce qui m’a aidée, c’est que tous les gens du Seuil avaient fait une thèse, alors ça les a fait marrer ! Le problème, c’est qu’à l’époque je dessinais moins bien. Les dessins que j’avais fait n’étaient pas très homogènes, ce qui les a un peu inquiétés. Rétrospectivement, je me demande comment ils ont pu me confier un truc aussi gros.

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Comment avez-vous adapté les petites saynètes du blog en un long récit ?

Cela m’a pris deux ans. Une BD, ça ressemble un peu à une thèse : tu n’as pas d’argent dans les deux cas, et tu dois te démerder pour pouvoir travailler comme un porc. Certes, quelqu’un suit ton projet, mais tu es quand même seul dessus. L’avantage de la BD par rapport à la thèse, c’est que tu sais qu’à la sortie, normalement les gens vont la lire ! Mais ça fait beaucoup d’années où j’ai travaillé seule, avec des conditions pas évidentes. J’ai travaillé presque un an et demi sur le storyboard, six mois sur le dessin et la couleur. J’ai passé beaucoup de temps sur l’histoire, les transitions. Au début, je n’avais pas compris que si ton récit est aussi dense que sur le blog, il n’y a pas de respiration. Il fallait les moments où elle prend sa douche, les trajets de métro. Au début, je recommençais tout le temps. Parce qu’en cours de route, tu progresses, mais tu ne peux pas dessiner en suivant ta progression parce qu’il faut que ce soit homogène. Ce qui fait que ton dessin d’il y a six mois que tu trouves un peu pourri, tu dois le garder. C’est frustrant mais tu ne peux pas recommencer tout le temps !

Comment avez-vous travaillé le découpage ? Avez-vous eu des conseils ?

Mon éditeur n’avait jamais publié de bande dessinée, mais surtout de la sociologie. Avec lui, je pouvais avoir un retour sur l’histoire mais pas sur le découpage. Je ne connaissais personne dans la BD, alors à un moment, j’ai écrit à Boulet pour lui demander s’il connaissait des forums où on peut faire relire ses planches. Il a été hyper sympa, il a accepté de me commenter quelques planches et m’a expliqué les problèmes de découpage et plein de choses techniques. C’était vraiment gentil de sa part. Bon, après, je l’ai un peu harcelé le pauvre, et il n’a pas vraiment le temps ! Je crois que je l’ai autant saoulé que mon directeur de thèse!

Pourquoi Boulet ?

Je suis vraiment fan de son travail, qui m’a permis de comprendre plein de choses sur la façon de créer une métaphore visuelle (avec Calvin & Hobbes aussi). Si je ne l’avais pas vu le faire, je n’aurais peut-être même pas pensé cela possible. En littérature, il y a beaucoup de métaphores filées, et je crois que souvent je me suis demandée comment adapter des procédés littéraires en dessin. Ce qui est particulier avec la bande dessinée, c’est qu’elle permet de faire des liens entre les choses inattendues.

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Le livre marche très bien, est-ce que vous vous attendiez à ce succès?

Je pensais que c’était un sujet confidentiel, mais en fait apparemment c’est un sujet de société qui émergeait. La plupart des journaux m’ont interviewée en rubrique société, pas BD. C’était un peu bizarre de me positionner là-dessus, parce que cela fait longtemps que je suis partie de l’université, et je ne suis pas vraiment faite pour ça. Je vois bien que je suis pas un cas d’école. J’ai raconté une histoire singulière, un point de vue. Ma seule position certaine, c’est qu’on ne devrait pas laisser des gens comme moi entrer en thèse. À l’époque, j’avais 23 ans, j’étais un bébé, et n’importe qui aurait pu voir à mille bornes que je n’avais pas du tout la maturité nécessaire. J’allais dans le mur. Ceci dit, c’est bien que je l’ai fait, parce que j’ai appris pas mal de choses sur la façon de raconter une histoire, et je n’aurais pas été capable de scénariser comme ça si j’avais pas fait ces études-là. Même si j’en ai bavé, je vois que tout ce que j’ai appris, les procédés comiques, les processus d’identification… Cela m’aide de me référer à la théorie. A posteriori, c’est une bonne école de scénario d’avoir fait une thèse sur ce sujet.

Quels sont vos outils? L’ordinateur ?

Oui, j’ai travaillé sur une tablette. Au début, passer du crayon à la tablette, c’est comme quand tu passes du ski au surf. Si je dessine sur du papier, je vais avoir un trait plus complexe, alors que spontanément à la tablette, j’ai une ligne claire.

Quels sont vos projets?

Pendant trois mois, L’Obs m’a proposé de faire le feuilleton de l’été chez eux. C’est une journaliste, Doan Bui (Prix Albert Londres 2013), qui raconte l’exil de ses parents du Vietnam. Elle écrit l’histoire et moi je dessine.

Propos recueillis par Sophie Gindensperger

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Carnets de thèse.
Par Tiphaine Rivière.
Le Seuil, 19,90 €, mars 2015.

Images © Tiphaine Rivière/Le Seuil – Photo © E. Marchadour – Editions du Seuil)

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