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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | October 19, 2019















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Paul Kirchner : « Peindre un trou noir et tomber dedans »

22 mai 2019 |

paul-kirchner-photoDessinateur inspiré à l’univers décalé, Paul Kirchner avait quelque peu disparu des radars dans les années 70. Puis, il avait chopé le bon Bus, fascinant recueil de strips surréalistes, qui connut même une suite. Encore mieux, son éditeur français Tanibis avait récemment remis au goût du jour ses archives dans la brillante anthologie En attendant l’Apocalypse. La machine relancée, on n’arrête plus Paul Kirchner, qui semble vivre une seconde jeunesse. Fin 2018, l’auteur américain exposait ses obsessions dans le très drôle et scato Jheronimus & Bosch, une nouvelle « parenthèse irréelle et rigolarde » dans l’œuvre sans faute de ce démiurge du non-sense à l’américaine. Retour avec l’homme sur la fabrication d’une blague et les affres de la création.

Étiez-vous destiné à faire de la BD au regard de votre parcours erratique ?

J’ai commencé à dessiner enfant. Au lycée, les autres étudiants avaient besoin de posters, d’affiches et j’ai commencé ainsi. Je suis allé ensuite à l’école d’art The Cooper Union à New York. J’avais un petit talent et surtout l’école était gratuite. À ce moment, c’est aussi l’époque de la contre-culture à East village : on y parlait underground, protection de l’environnement, il y avait des hippies. Bref, tous ces trucs qui donnaient une ambiance différente et rendaient le défi excitant. En bon fan de comic books, j’y suis allé. J’ai travaillé dans un magazine de comics – il n’y en avait que deux à l’époque. Aux conventions où je me rendais, je rencontrais des professionnels et j’avais la chance de parler à des connaisseurs. kirchner-screw12On m’a présenté Neal Adams, je lui ai montré des travaux en cours. Il m’a appelé et ensuite j’ai pu travailler chez DC comics. Il m’a proposé du travail. J’aimais les super-héros quand j’étais jeune, mais j’ai réalisé que ce n’était ce que je voulais faire. Je me suis orienté alors vers l’érotique et surtout l’humour. Puis j’ai travaillé pour Wally Wood, dans son petit appart’ : une école extraordinaire pour moi. J’ai essayé de créer mes propres histoires ensuite pour me faire publier. Les premières l’ont été dans le magazine porno Screw, imprimé comme un journal. L’intérieur était hardcore, mais la couverture était plutôt une image marrante. Robert Crumb ou Spain Rodriguez publiaient aussi dedans, d’autres étaient mauvais. J’avais le sentiment de me situer au milieu. Je devais essayer.

Que cherchiez-vous à faire en BD ?

J’ai tenté un peu d’horreur mais mes textes étaient médiocres, les dialogues bavards. J’admirais l’underground comics qui naissait, avec Robert Crumb, Rick Griffin, Gregory Irons… En Californie, pas à New York. Je m’interrogeais alors sur la direction à prendre, mais le magazine Heavy Metal est né : je voulais dessiner une histoire entière et c’était le bon endroit pour cela. Après Screw et Heavy Metal, j’ai travaillé pour The Village Voice, un hebdo très populaire.

C’est là qu’est né Le Bus ?

Presque. Arrivé à New York, j’ai été conducteur de taxi quelques mois. Un job de taré ! Je ne supportais pas ce boulot, trop stressant. Je voulais faire un comics sur ça… mais le bus a remplacé le taxi. Plus intéressant car plein de gens s’y massaient. Les idées sont venues ensuite. J’ai dessiné une dizaine de planches du Bus avec l’idée de les publier dans The Village Voice. Cétait en 1978. Les gens du journal m’ont dit que c’était le meilleur truc qu’ils avaient vu depuis longtemps ! Mais ils ne me l’ont pas acheté, et je ne sais toujours pas pourquoi ! Ce refus fut une chance, finalement, car je n’aurais pas pu tenir le rythme chaque semaine… J’ai montré les strips à Julie, éditrice à Heavy Metal, qui a été séduite. Sous les demi-pages de publicité, ça pouvait le faire. Ils ont commencé à publier mes strips, et ils sont devenus populaires. Certains lecteurs allaient directement aux pages du Bus ! Mais c’était dur d’avoir tout le temps une idée.

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Comment viennent-elles, les idées ?
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C’est une combinaison. J’ai du mal à me représenter le processus. Vous devez dire à votre cerveau : putain, trouve-moi une idée ! Pense, pense, pense, mais rien ne vient. Et, sans savoir pourquoi, au milieu de la nuit, tu te réveilles : ouais, j’en ai une ! D’autres fois, vous avez une partie de l’idée, le cœur, vous sentez que ça pourrait être drôle mais vous ne savez pas comment en faire un truc drôle. Vous ne trouvez pas la punchline, la blague. Cela vient tout seul des mois plus tard. En général, j’écris toutes mes idées et même si je ne trouve pas, ce n’est pas grave. Ce qui est drôle pour moi ne l’est pas toujours pour le lecteur et inversement. Il faut laisser décanter.

Testez-vous vos blagues ?

Un peu. Je fais toujours des ébauches. Dans Le Bus, toujours 6 ou 8 cases. Je les mets de côté et je les regarde une semaine plus tard : ah oui, c’est drôle. Ma femme me donne parfois son avis mais il m’arrive de ne pas être d’accord. Parfois elle a raison. Souvent, quand c’est dessiné, vous voyez ce qui se passe. Toutefois, il y a un comics dont j’écris le script, Dope Rider, un squelette cow-boy junkie. Mais, pour tout dire, j’aime la discipline de le faire sans les mots : c’est une contrainte qui me permet de me concentrer davantage, je ne pense pas à la blague, juste à sa représentation. Le défi est intéressant, vous devez y penser comme si vous produisiez un film : les angles de caméra, les lieux, le temps, le rythme. Champ, contre-champ. Je fais des essais. C’est piégeux car il faut absolument éviter la confusion. Rien qu’avec des angles différents, des problèmes de perspective, les strips pourraient ne plus être drôles.

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jheronimus-kirchner09Êtes-vous attaché aux détails dans les décors ?

Dans les premiers strips du Bus, je cachais des blagues sur les panneaux. Je l’ai fait pour Tanibis récemment mais c’était trop dur au moment de la traduction, en raison de problèmes d’espace.

Quel est le type d’humour que vous préférez ?

L’absurde. Charles Addams (La Famille Addams), j’aimais beaucoup ce ton très macabre dans le New Yorker. Je joue au potache aussi.

Pourquoi le strip ?

Ma femme est une super artiste. Au restaurant, elle retourne la nappe et commence à dessiner les gens. J’en suis incapable. Quand je travaillais dans la pub, on faisait des storyboards, c’est la même mécanique que le comic strip. Sauf que ça paye mieux.

Les strips, est-ce un moyen pour vous d’évoquer vos obsessions ? La mort, mais avec le sourire ?

Je me suis rendu compte que les créateurs n’étaient pas les mieux placés pour parler de leur propre travail. Qu’ils ne le comprennent pas forcément. Les philosophes grecs disent que le plus dur à connaître, c’est soi-même. Vous savez, les idées font « pop » dans ma tête. Elles surgissent sans prévenir… Quand je lis des chroniques de mes albums, certaines sont excellentes dans le sens où ils voient des choses que je n’ai pas mises et… ils ont raison ! C’est impressionnant. Je vais peut-être vous décevoir mais j’essaye juste de me faire plaisir. Par le surréalisme dans Le Bus. Jheronimus & Bosch est davantage un slapstick, une comédie physique comme Laurel et Hardy où la part de violence physique est largement exagérée.

jheronimus-kirchner12C’est un peu un hommage au peintre Jérôme Bosch, aussi ?

Cela faisait plus de dix ans que je voulais faire ça. J’ai constitué un dossier, avec des dessins bizarres, j’essayais de produire des dessins drôles mais rien ne fonctionnait. Et il y a quatre ans, soudainement, les idées sont venues. Mais cela n’avait rien à voir avec Bosch. J’ai mis beaucoup d’éléments symboliques que l’on ne comprend pas toujours, comme ce canard. Qui peut représenter un péché ou n’importe quoi… Une auréole sur la tête ou une flèche dans le cul, c’est pareil. Mon éditeur m’a dit : « C’est bizarre, dans ton enfer les gens sont habillés et les diables sont nus. » En effet, ça aurait été triste de les voir tous nus. C’est aliénant, humiliant. L’album ressemble à la vraie vie : rien ne va, rien ne fonctionne. Les brimades, les humiliations, la violence gratuite, comme si vous étiez maudit. Mais ce n’est pas aussi horrible que chez Dante. En son temps, il savait exprimer le mal du point de vue social et politique. Avec cette superbe idée de la proportionnalité des châtiments à infliger. Quand Jheronimus essaye de faire quelque chose, son miroir c’est Dante.

Est-ce juste une farce alors ou y a-t-il quelque chose de plus profond derrière le rire ? La vie est-elle si déprimante qu’il faut en rire, comme un rire désespéré ?

À sa façon, Jheronimus est un optimiste. Il suffit de lire la lettre écrite par le diable à la fin. Je ne sais pas s’il y a un message. J’ai lu un livre, Inferno, basé sur Dante : vous venez de nulle part et vous allez en enfer. Jheronimus, lui, est nulle part et vient de nulle part au début. Il se pose la question : est-ce que je vais en enfer ou pas ? Allez, c’est peut-être mieux que d’aller nulle part. Ce n’est pas terrible l’enfer, mais c’est déjà ça.

jheronimus-kirchner1Quelles sont vos influences ?

Vous savez à mon âge, je ne vais rien changer malgré les influences. Mais Magritte, oui, je lui emprunte des idées. Je joue avec l’art du dessin, les hachures, j’essaye de montrer ce qu’on ne voit pas, en distordant la réalité. Vous peignez un trou noir, vous tombez dedans et disparaissez. Mais même le titre, il n’y a pas forcément d’allusion. On pensait à l’enfer avec mon éditeur, puis Jheronimus est venu et le canard pouvait être Bosch car, quand il le vole, il pourrait dire Boooooooshh !

Êtes-vous obsessionnel, maniaque dans votre travail ?

Oui, je ne suis jamais satisfait. Mais je sens quand c’est fini. Je lutte beaucoup avec les idées, le dessin. Vous pensez toujours que ça pourrait être meilleur. Parfois, il faut juste se dire qu’il est impossible de faire mieux, qu’on a donné le maximum. Le plus long du travail, c’est l’idée. Deux trois jours pour faire le dessin. Jheronimus & Bosch fut moins long que pour Le Bus. Pas de lignes droites à la règle ! L’encrage aussi pouvait prendre trois jours pour Le Bus.

Est-ce le livre dont vous êtes le plus fier ?

Difficile de répondre. C’est comme si vous me demandiez, parmi mes enfants, quel est mon fils préféré. Dur à dire. Les lecteurs pensent que Le Bus est le plus original, le plus singulier. J’aime Dope Rider aussi. Je n’étais pas sûr de pouvoir refaire du bon comics quand je suis revenu… Aujourd’hui, j’aimerais expliquer pourquoi Dope Rider est un squelette. On a assez de dessins pour faire un album. Ce que je dessinais quand j’étais jeune (Murder by remote control), je n’aurais plus l’énergie de le refaire. C’est difficile financièrement, mais je choisis ce que je veux dessiner aujourd’hui. kirchner-4-couvQuand j’étais de retour aux comics, je n’arrivais pas à produire quelque chose de drôle. Je me suis corrompu dans la pub, j’y ai abîmé mon cerveau, vendu mon âme au dieu de l’argent. Dieu m’a abandonné ! C’est comme dans la musique pop, les groupes attendent le one hit wonder, le tube, comme ceux des Beatles. Et puis, rien, en fait. Il me faut LA bonne idée, mais c’est dur…

Propos recueillis et traduits par M.Ellis

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Chez Tanibis, 4 ouvrages de Paul Kirchner :

Le Bus #1, 96 p., 15 €.

Le Bus #2, 56 p., 12 €.

En attendant l’Apocalypse, 152 p., 24 €.

Jheronimus & Bosch, 100 p., 20 €.

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Commentaires

  1. Merci !
    J’ai acquis le Bus, il y a 3-4 ans, car je gardais un excellent souvenir de « The Dope Rider », et les quelques autres incursions VRAIMENT surréalistes de Paul Kirchner dans les pages de l’Écho des Savanes Spécial USA (sous la férule inspirée de Fershid Bharucha), et dans son succédané : USA Magazine.

    Vraiment génial de voir que celui que j’imaginais hippie déphasé, et sans doute mort depuis longtemps (pardon… mais ses bandes laissaient imaginer un profil barré à la Vaughn Bodé, et un destin à l’aune de cet autre visionnaire underground !) est en fait un esprit clair, rayonnant, et disert !

    Merci, merci, merci Bo-Doï !

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