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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | September 23, 2026















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Alison Bechdel : « Avec l’autofiction, je suis au bon endroit »

23 septembre 2026 |

Photo © Elena Seibert

Photo © Elena Seibert

Alison Bechdel le souligne elle-même : la création de Le$$ivée (octobre 2025, Denoël Graphic, Spent en VO), en trois ans, est « un record personnel ». Et une aventure inédite car l’autrice, référence de l’autobiographie graphique et icône de la culture lesbienne, a fait ici le choix de l’autofiction. Le genre lui réussit. La lecture est d’autant plus appréciable pour ses fans qu’elle y convoque les personnages qu’elle a créés dans ses strips des Gouines à suivre (1986-2008, Même pas mal), qui deviennent ici les ami·es de… son alter ego, Alison Bechdel, autrice de BD à succès qui tente désespérément d’écrire un mémoire sur l’argent – tout en se débattant avec ses propres contradictions de consommatrice. Lorsque nous avons rencontré l’autrice lors de sa tournée française en mars 2026, elle a détaillé son processus de travail sur cet album, ses techniques de création et son rapport à l’autobiographie. Et séance de rattrapage si vous l’avez loupée alors : elle sera au Festival America à Vincennes, du 24 au 27 septembre.

Le$$sivée devait d’abord être un essai sur l’argent. Pourquoi ce sujet ? 

Couv_Lessivée_BechdelEn observant ce que le monde a de terrible, il apparaît rapidement qu’à la racine de tout ça il y a l’argent, et le capitalisme. Ma première intention était d’écrire un mémoire documenté sur ce sujet, en m’intéressant à l’économie, aux inégalités, mais aussi à la dimension intime de l’argent, sur laquelle les gens sont rarement honnêtes. Mais c’est dur d’en parler sincèrement ! Et je n’avais pas vraiment envie de me plonger dans les théories financières… Un jour, il s’est produit cette chose magique, qui n’était jamais arrivé mais dont j’ai entendu plusieurs auteurs parler : j’ai eu un élan d’inspiration soudain. J’allais écrire sur quelqu’un qui essaye d’écrire un mémoire sur l’argent. Les idées ont abondé. L’autofiction m’a permis de « tricher » : j’y ai intégré ces questions financières en parlant de la façon de gérer ses impôts, du rapport à la vente en ligne…  Mais ce n’est pas aussi « profond » qu’un mémoire.

Pourquoi avez-vous fait revenir ces personnages des Gouines à suivre ?

Sparrow, Lois et Stuart sont colocataires depuis qu’ils sont jeunes, et, désormais soixantenaires, vivent toujours ensemble. Ce n’est peut-être pas le plus crédible. Mais il y a quelque chose de très attrayant là-dedans : j’adore leur solidarité, la façon dont leurs vies se mêlent. On en revient à l’argent, car ces personnages vivent dans une espèce d’utopie socialiste et collective… J’ai arrêté de les écrire, après vingt-cinq ans, en 2008. J’étais alors soulagée de ne plus avoir à chercher d’idées. Mais parfois, on me demandait de leurs nouvelles, comme s’ils poursuivaient leur vie de leur côté. Je me suis mise à y penser, et de manière encore plus précise quand Trump a été élu la première fois – j’ai publié quelques strips à cette occasion [dans un journal de l’État du Vermont, où elle vit, ndlr]. J’avais toujours utilisé ces personnages pour digérer ce qui se passait dans le monde, en les faisant discuter de l’actualité. J’imagine que je voulais voir comment elles géreraient le monde d’aujourd’hui.

Il y a toujours eu cette tendance fasciste aux États-Unis, et les Gouines à suivre se battaient contre ça dans les années 1980-90. Ma deadline pour Le$$ivée tombait juste avant l’élection qui a vu Trump revenir au pouvoir. Je ne savais pas ce qui allait se passer, j’ai dû laisser la fin ouverte. Je savais que quoi qu’il arrive, la division serait grande, et nous aurions besoin de nous rassembler.

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Vos personnages sont généralement pleins de défauts, certains sont égoïstes, cyniques, agaçants… Mais on sent toujours la tendresse que vous éprouvez pour eux. Comment faites-vous ?

Je suis contente que vous ayez vu ça ! On parle de Le$$ivée comme d’une satire, mais je suis aussi ces gens, et je n’avais pas l’intention de me moquer d’eux ! C’est une ligne de crête à tenir, et je crois que c’est ça qui est intéressant ? Je ne veux pas créer une fausse impression de ces personnages. Ils peuvent être un peu autocentrés, moralisateurs. Ça vient d’un bon endroit : ils veulent faire les bonnes choses. Ils ont, disons, des principes. Ils croient à la liberté d’une manière que les supporteurs de Trump n’envisagent même pas.

Comment est-ce que vous créez vos personnages ?

lessivee_colocOKIls viennent tous de moi, je trouve quelque chose que je partage avec le personnage. Par exemple, Sheila, la sœur réac d’Alison, est aussi sur le spectre [autistique]. Pour les personnages de jeunes adultes, j’ai essayé de me souvenir ce que c’était d’avoir 20 ans, et de mettre en eux un peu de mon idéalisme de jeunesse. L’autre défi, c’était de rendre Sparrow, Lois, etc., plus âgés. Ils ont la soixantaine, comme moi. J’ai dû les épaissir un peu, leur faire des cheveux plus gris ; Stuart est carrément en train de les perdre. C’était très amusant !

Combien de temps avez-vous passé sur Le$$ivée ?

Trois ans, et c’est un record personnel ! C’était rapide, sans doute parce que c’est de la fiction : j’avais « juste » à créer une intrigue, en exposer les grandes lignes, faire un plan général et à le suivre. Le processus pour les mémoires est plus long et moins contrôlé, je dois jouer avec différentes choses avant de savoir où je vais. Là, j’avais moins de recherche. Ne plus avoir à lire Le Capital de Marx m’a fait gagner beaucoup de temps !

Quelles sont vos étapes de travail ?

J’ai besoin de savoir où va l’histoire, je ne peux pas dessiner sans avoir quasiment finalisé l’écriture. J’écris dans Adobe Illustrator. C’est comme si je dessinais le texte, comme si j’écrivais en deux dimensions : je fais les cases au fur et à mesure que j’écris, et j’y place les mots. La majeure partie du travail a lieu à ce moment. Ça correspond bien à la façon dont mon cerveau fonctionne, cela me permet de suivre plusieurs fils de pensée.

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Comment vos méthodes évolué depuis votre début de carrière ?

Dans les années 1980, c’était tout à la main – crayon, papier, puis encre – même le lettrage. Sur Fun Home, j’ai mis au point ma technique de rédaction, et j’ai créé une police numérique de mon écriture. Puis petit à petit, j’ai pris l’habitude de faire mes corrections numériquement.

Sur Le$$ivée, jusqu’à la première moitié du livre, j’ai travaillé de manière classique, en imprimant mon texte et mes cases, en faisant plusieurs couches d’esquisses avant l’encrage. C’est un travail très minutieux. Je me suis rendu compte que ça irait beaucoup plus vite si je dessinais en numérique. La deuxième moitié du livre est donc réalisée sur tablette graphique – et ça se voit, je trouve. J’ai adoré apprendre à le faire, et ça m’a fait gagner beaucoup de temps : je n’avais rien à scanner, je pouvais corriger au fur et à mesure. Mais j’ai un peu eu l’impression de rejoindre le côté obscur…

lessivee-editeurIl n’y a rien de comparable à cette sensation du bout du crayon qui bute contre le grain du papier… J’aimerais pouvoir le faire de manière plus hybride : les esquisses en numérique, puis l’encrage à la main – il me faudrait du matériel plus technique. Mes étapes de travail changent sans arrêt, car je suis facilement impressionnée et influencée par la technologie. Je suis devenue plus paresseuse, vous savez ?

Vos arrières-plans et décors sont généralement très détaillés.

C’est sans doute en partie à cause de mon trouble obsessionnel compulsif… Je remarque les détails, et je sais les représenter, mais j’ai beaucoup plus de mal à voir l’ensemble du paysage. Je veux que les gens soient en mesure de lire mes images comme ils liraient des mots : il faut prendre votre temps, et vous ne pouvez pas vous contenter de feuilleter si vous voulez voir tout ce qu’il se passe. Chaque image, je l’espère, dit des choses que les mots ne disent pas… Je crois qu’une grande part de ça est inspirée par Hergé. Dans Tintin, il y a toujours une blague en arrière-plan, un humour visuel. J’adore ce que ça provoque comme processus de décryptage de l’image.

Est-ce que vous dessinez ces décors de mémoire ?

Quand j’ai commencé, je dessinais de tête. Plus maintenant. La liberté que ça me procurait, la spontanéité, me manquent. Tout ce que je fais aujourd’hui est bien plus volontaire. Je passe vingt-quatre heures par jour sur Google Image search ! J’utilisais déjà des références visuelles avant Internet, mais j’allais en bibliothèque, où on trouvait des recueils d’images sur des thèmes très spécifiques. J’utilisais des livres destinés aux artistes, j’en avais un avec des centaines de gestes de la main. Et j’avais aussi une grande collection de polaroids : quand je ne trouvais les références pour un geste que je voulais dessiner, je me prenais en photo ! Mais les pellicule coûtaient cher… d’où ma joie quand la photo numérique est arrivée ! Elle a beaucoup modifié ma manière de travailler, car elle me permet d’utiliser un nombre infini de références photos… Sur Le$$ivée, j’ai pris des photos de moi dans différentes poses, pour que les scènes de groupe soient plus précises par exemple.

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Peut-on espérer un autre retour des Gouines à suivre ? 

J’adore ces personnages et j’aimerais continuer à écrire sur leur monde semi-fictif. Je voudrais suivre ce qu’iels deviennent maintenant, alors que nous traversons des temps difficiles depuis la réélection de Trump. Je n’ai rien commencé, mais j’y pense.

Le$$ivée comme les Gouines à suivre donnent espoir qu’il est possible de (sur)vivre à ce monde, en faisant communauté. Est-ce que mettre en scène la joie et le pouvoir des collectifs queers, de l’amitié lesbienne, est une stratégie de résistance de votre part ?

Plus jeune, j’étais beaucoup plus consciente de l’incroyable force des lesbiennes. Depuis je m’y suis… habituée, en quelque sorte. Mais je pense que ces personnages, grâce à leur perspective de personnes en marge, sont capables de voir très clairement ce qu’il se passe, plus que des gens davantage impliqués dans le système.

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Vous avez vous-même débuté en marge, dans la scène underground. Aujourd’hui, vous êtes reconnue à l’échelle internationale. Cela a-t-il changé votre façon d’aborder ces sujets ?

Une des choses que j’espérais explorer dans le projet de mémoire initial, c’est le fait que j’ai gagné beaucoup plus d’argent que je ne pensais le pouvoir quand j’étais plus jeune. Cela vous change. On a moins besoin d’y penser, ce qui peut engendrer une certaine complaisance, voire vous couper des autres. L’écart n’est pas confortable. Et on voit, à très grande échelle, avec les milliardaires de la tech par exemple, que ça peut créer des vies dans lesquelles on n’a pas besoin d’interagir avec les autres, ce qui est très dangereux.

lessivee_autofictionVous avez passé des années à vous raconter, à puiser en vous-même. Est-ce que l’autofiction est une manière de le faire différemment ?

Je crois que l’autofiction était une sorte de défense face à la vulnérabilité dans laquelle je me suis moi-même plongée toutes ces années. C’était une manière de, disons, jeter le doute sur toutes ces révélations intimes… Tout cela me paraissait important quand j’étais plus jeune, mais je n’avais pas réfléchi à ce que ça signifiait vraiment, de raconter ainsi mes histoires les plus personnelles à tout le monde. Ici, je mélange la vérité et la fiction – je n’ai pas de ferme, de chèvres, ni cinq chats ou une sœur… J’aimerais que les gens commencent à questionner la véracité de ce que j’ai raconté avant.

Donc vous ne pensez pas revenir à l’autobiographie ?

Peut-être à un moment, mais là je pense que je suis au bon endroit.

Quel rapport entretenez-vous au reste de la BD autobiographique et autofictionnelle ?

J’ai lu beaucoup de BD autobiographiques dans les années 1980. J’aimais les collaborations entre Robert Crumb et Aline Kominsky, pour moi ce sont des maîtres du genre. J’aime beaucoup le travail de Fabrice Neaud. Je ne lis pas très bien le français, mais ses planches sont très belles. Je pense qu’avec la BD, l’artiste vous touche d’une telle façon – peut-être grâce à l’intimité du dessin – que c’est presque difficile de ne pas faire de l’autobiographie.

Je ne suis pas autant que je devrais les travaux d’auteur·ices de BD d’aujourd’hui. Heureusement, mes étudiants me montrent les artistes qui les intéressent, et c’est formidable de découvrir ainsi ces gens dont je n’aurais sinon jamais entendu parler. Mais j’adore lire et relire celles et ceux qui m’ont influencée durablement. C’est peut-être un signe que je vieillis… ou une façon indirecte de lutter contre la surproduction !

Toujours plus de créateur•ices queer et lesbiennes partagent leur travail en BD aux États-Unis, en France, ailleurs – et beaucoup vous citent en inspiration. Quel regard portez-vous sur ça ?

Cela me rend un peu envieuse. Des gens écrivent toutes ces histoires LGBTQ+ pour les enfants, j’aurais aimé avoir ce genre de choses à lire. Et parfois, ça me rend impatiente : tout n’est pas bon… Mais ça me donne de l’espoir aussi, que les choses ne sont pas aussi sombres qu’elles en ont l’air.

Votre travail est très reconnu et aujourd’hui considéré comme une référence. Est-ce que ça a changé votre rapport à la BD ?

J’ai du mal à vraiment croire à tout ça. J’ai eu un bref moment lors du Pop Women Festival en mars. Une superbe exposition de mon travail avait été organisée dans la bibliothèque municipale, à Reims, en France. Il y avait ces strips des Gouines à suivre, parfois un peu osés, accrochés sur les murs. Il y avait un petit avertissement indiquant que certains thèmes étaient réservés à un public adulte, mais aux États-Unis ils ne les auraient pas affichés, quelqu’un se serait plaint. L’espace d’un instant, je me suis sentie plutôt cool.bechdel_15

Propos recueillis et traduits par Mathilde Loire

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Alison Bechdel sera au Festival America à Vincennes (94), pour plusieurs rencontres du 24 au 27 septembre 2026. L’exposition « On s’est bien amusés malgré tout », créée pour le Pop Women Festival, y sera de nouveau présentée. Plus d’informations par ici.

Le$$ivée – Un roman comique.
Par Alison Bechdel, couleurs de Holly Rae Taylor.
Traduction : Lili Sztajn
Denoël Graphic, 272 p., 28 €.

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