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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | September 23, 2026















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L’Enfance des ruines

23 septembre 2026 |
SERIE
L'enfance des ruines
DESSINATEUR(S)
SCENARISTE(S)
EDITEUR(S)
PRIX
27 €
DATE DE SORTIE
23/09/2026

Berlin, 1931. Folker Kuntz travaille dans une agence de publicité, symbole d’une modernité qui semble ne plus devoir connaître de limites. Il sort, boit, danse, aime. Il est fou amoureux de sa voisine, danseuse de cabaret. Sa sœur est artiste et partage sa vie avec un homme noir ayant fui la ségrégation raciale américaine. Dans ce Berlin des dernières années de la République de Weimar, toute une jeunesse paraît vouloir vivre vite, librement, comme pour oublier les traumatismes de la Première Guerre mondiale. Mais combien de temps encore pourra-t-elle danser ? Car quelque chose s’insinue déjà dans la fête. Un jour, Folker sauve la vie d’un jeune homme, Rudy Ganz. Une rencontre presque anodine, avant que Folker ne découvre que son nouvel ami appartient au NSDAP. Rudy lui parle du parti nazi, l’invite à une soirée, lui en expose les idées. Et progressivement, dans les interstices de cette existence faite de cabarets, d’alcool, d’art, de musique et d’amours libres, apparaît ce que l’on aurait préféré ne pas voir. La République de Weimar vacille et le nazisme progresse.

lenfance_des_ruines_image1Pascal Rabaté – Ibicus, La Déconfiture… – installe ainsi L’Enfance des ruines dans un territoire historique que la fiction a déjà largement exploré. On pense au Babylon Berlin de Volker Kutscher, adapté en bande dessinée par Arne Jysch, et plus généralement à toutes ces représentations d’un Berlin où l’extraordinaire effervescence culturelle et sexuelle des années 1920 côtoie la misère, la violence politique et la radicalisation d’une société en crise. Rabaté connaît évidemment l’issue de l’histoire. Nous aussi. Toute la difficulté consistait donc à raconter la montée du nazisme sans transformer ses personnages en simples illustrations d’une démonstration historique dont le lecteur connaîtrait déjà la conclusion. Rudy Ganz lui-même n’est pas réduit à une silhouette de nazi chargée d’incarner le mal. Le jeune militant demeure un personnage, avec ses sentiments, ses fragilités et ses contradictions. Cette attention n’atténue en rien la nature de l’idéologie qu’il défend ; elle permet au contraire de montrer comment celle-ci s’introduit dans les relations ordinaires, les conversations, les amitiés et bientôt dans les existences. Le danger n’arrive pas nécessairement avec fracas. Il s’installe. L’auteur se garde bien de transformer son album en leçon d’histoire. Une formule attribuée à Bertolt Brecht, placée à la fin du livre – « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie, mais son évolution par temps de crise » – explicite certes la résonance politique recherchée par l’auteur. Mais l’album, lui, avait déjà tout dit par le dessin.

Pascal Rabaté déploie un récit remarquablement dense avec relativement peu de bulles et presque aucun discours explicatif. Rabaté raconte par les corps, les regards, les déplacements, les silences et, surtout, le mouvement. Les personnages dansent, les silhouettes ondulent, les corps se cherchent et s’étreignent. Le trait expressionniste de Rabaté semble lui-même emporté par cette frénésie. Ses personnages vivent intensément et pourtant quelque chose de spectral affleure déjà dans leurs silhouettes. La couverture résume cette tension : ils dansent au bord du précipice. Les couleurs accentuent encore cette sensation. Rabaté construit fréquemment ses séquences autour d’une gamme très resserrée de deux ou trois teintes. Une scène devient verte, une autre rouge, rose ou jaune. Ces aplats saturés donnent une unité immédiate à chaque moment tout en produisant, à l’échelle de l’album, une étrange impression kaléidoscopique. Les couleurs sont éclatantes, parfois presque agressives, elles attirent l’œil autant qu’elles l’inquiètent. Quelque chose de la fête berlinoise demeure ainsi imprimé sur la rétine une fois l’album refermé : une succession de lumières intenses sous lesquelles les ombres ne cessent pourtant de gagner du terrain.

Par cette fête dont on perçoit progressivement la fragilité, par ces personnages qui continuent de rire tandis que le monde autour d’eux se fissure, par cette insouciance qui n’est ni condamnée ni idéalisée et par ce précipice dont nous savons, contrairement à eux, qu’il est désormais tout proche, L’Enfance des ruines est un livre sur un monde qui danse sans encore savoir qu’il va disparaître et Pascal Rabaté lui offre un sursis dans un album d’une remarquable fluidité, qui se dévore d’une traite mais dont les images, elles, restent longtemps.

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