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BoDoï, explorateur de bandes dessinées – Infos BD, comics, mangas | November 16, 2018

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Kamome Shirahama ouvre son Atelier des sorciers

4 juillet 2018 |

L Atelier CouvDans un monde où les sorciers lancent des sorts grâce à un dessin fait à la plume, Coco veut devenir magicienne. Quête initiatique au succès critique et public éclair au Japon, L’Atelier des sorciers est l’un des plus gros enjeux manga de l’année 2018. Entre shônen et seinen, ce titre interpelle déjà par son trait joliment travaillé et inspiré, mais aussi par sa fraîcheur et son exécution exemplaire. Rencontre avec Kamome Shirahama, une mangaka passionnée, amoureuse d’art et de design, mais aussi de bande dessinée du monde entier.

L’idée de devenir auteure de manga vous est venue après avoir rencontré une mangaka quand vous étiez aux beaux-arts. Comment cela s’est-il passé ?

Pendant ma période aux Beaux-arts, je lisais beaucoup de mangas, mais je me concentrais principalement sur mes études et je ne pensais pas du tout en faire mon métier. Je sais juste que je voulais travailler dans le design, sans idée plus précise. C’est en rencontrant une vraie mangaka et en découvrant son vrai travail que je me suis dit que c’était finalement quelque chose qui pouvait me plaire. C’est un métier finalement très concret, dans lequel on passe le plus clair de son temps à dessiner ce que l’on a imaginé. C’est finalement très proche de ce qui m’intéressait dans le design et en plus je n’ai ici aucune limite pour laisser libre cours à toutes mes envies. Celle qui m’a véritablement donné envie de me lancer dans le manga, c’est Bikke (Rendez-vous sous la pluie). J’aimais notamment son trait, ses histoires et la sensibilité qu’elle arrivait à développer.

On sent une multitude d’influences dans L’Atelier des sorciers. Quels sont les oeuvres qui vous ont marquée ?

Tout d’abord, il est évident que Harry Potter m’a beaucoup influencé, mais pas par rapport aux techniques magiques. Ce qui m’a réellement inspiré, c’est l’univers hyper développé de J.K. Rowling, mais aussi ses personnages. Ce sont des jeunes qui apprennent et étudient pour arriver à acquérir des savoir-faire et maîtriser la magie. J’aime beaucoup cette notion d’apprentissage, d’évolution et de transmission, c’est pour cela qu’elle est aussi au cœur de L’Atelier des sorciers. Beaucoup d’autres œuvres m’ont inspirée, notamment les animes qui passaient à la télé quand j’étais plus jeune. Certains mettaient en scène des héroïnes magiciennes et m’ont particulièrement marquée, comme Magical DoReMi. Enfin, même si cela ne semble à première vue pas être vraiment lié à L’Atelier des sorciers, il y a aussi des films de fantasy très réalistes qui ont eu un rôle majeur. Je pense par exemple au Seigneur des anneaux, ses nombreux personnages, ses intrigues, ses décors somptueux, cette mise en scène spectaculaire, tout y est stimulant.

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« En commençant L’Atelier des sorciers, j’avais pour volonté de prendre un style proche des vieilles gravures. »

Vous parliez des héroïnes dans les animes et vous avez justement mis des femmes au cœur de votre récit, ce qui est finalement très rare en manga. Pourquoi ce choix ?

Tout simplement, parce que je suis moi-même une femme et que les personnages féminins me sont donc proches. Tout ce que je dessine est en réalité très influencé par le monde dans lequel je vis. Car si j’écris un manga fantastique, tous les tracas et les problèmes que rencontrent Coco et ses amies ressemblent beaucoup à ce que nous vivons dans le monde réel. Alors forcément, c’est ma vision féminine qui ressort. Après, j’ai surtout été influencée par les personnages féminins des animes japonais, et comme on en voit très peu dans le manga, j’ai choisi de faire mettre ces filles sur le devant de la scène.

Qu’est-ce que vous pensez de la place généralement laissée aux figures féminines dans la majorité des mangas shônen ?

Il est difficile d’en parler sans généraliser, car chaque auteur a ses propres idées et chaque titre a son public cible… Après, il est vrai que la question se pose souvent dès que l’on parle de la pop culture japonaise… Mais en réalité, tant que cette question est posée, c’est que les femmes sont toujours considérées comme des personnages à part ou simplement secondaires. Il faut que les femmes soient considérées par les auteurs comme des personnages comme les autres. J’espère qu’un jour on n’aura plus à se poser cette question, cela voudrait dire que les personnages masculins et féminins seraient traités de la même manière. À vrai dire, je pense que nous sommes dans une époque de transition et que tout cela s’améliore.

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« Je garde l’originalité du découpage des comics, car cela donne énormément de possibilités de mises en page. » Ici, le temps qui passe est retranscrit grâce au découpage temporel de l’arrière plan.

 

Et les scènes de fan service avec des plans sur la culotte ou la poitrine des personnages féminins,  marotte indéboulonnable du manga… Cela ne vous dérange pas ? Ça fait « partie du jeu » ?

Il y a des types de scènes, qui sont propres au shônen, et qui mettent les filles dans des positions et situations que seules elles peuvent vivre… Ça, ça me choque et c’est un vrai problème. À cause de l’omniprésence de ce type de scènes, on banalise des choses qui ne devraient pas l’être. C’est traité de manière trop légère dans les mangas et, à l’école, il y a des petites filles qui sont parfois victimes de la bêtise des garçons qui imitent ce qu’ils voient tous les jours dans les mangas. Après, honnêtement, quand je vois des hommes sexy dessinés dans les mangas, ça me plaît aussi, et c’est un peu la même chose… Je comprends donc que ça plaise. Reste qu’en tant qu’auteure, je pense qu’on a une vraie responsabilité. Quand on dessine une scène, il ne faut pas la faire à la légère. Il faut avoir une vraie raison et se rendre compte du message que l’on passe… Je pense que c’est plutôt là où le bât blesse généralement.

Dès la couverture du premier volume, ça saute aux yeux, vous avez un dessin fin et vous utilisez de nombreux petits traits pour les ombrages, plis et le tout fourmille de détails. Quelles sont vos techniques ?

En commençant L’Atelier des Sorciers, j’avais pour volonté de prendre un style proche des vieilles gravures. Je ne voulais surtout pas avoir un trait parfait comme on a l’habitude de voir aujourd’hui. Pour avoir ce rendu, j’écrase exprès le bout de mes plumes afin de rendre cet effet très particulier et endommagé qui retranscrit bien l’aspect ancien des gravures. Il faut dire que j’aime énormément les peintures religieuses. Ça m’influence beaucoup au niveau de mes dessins, notamment sur les positions et le rendu des mouvements. Dans les tableaux religieux, beaucoup de choses sont représentées symboliquement. Généralement plusieurs motifs sont dessinés ressortent dans plusieurs tableaux et c’est très inspirant de voir ça. À ma manière, j’essaie de faire en sorte d’ajouter le plus de détails possible.

Vous parlez de peintures religieuses, mais on sent aussi dans votre œuvre une multitude d’autres inspirations. Qu’est-ce qui vous a demandé le plus de travail de recherche ?

Cela va vous étonner, mais ce n’est ni sur le dessin ni sur la magie que portent mes plus grandes recherches. Pour ce qui est du dessin, j’ai toujours été très curieuse du travail de mes prédécesseurs, ce qui explique mes nombreuses influences artistiques. Je suis né dans une famille d’artistes, j’ai visité les musées dès mon plus jeune âge et mes études aux beaux-arts m’ont permis d’avoir de larges connaissances techniques. Comme on peut facilement le voir, mes préférences vont à des courants comme l’art nouveau, l’art déco, le surréalisme et la gravure. Ce que j’aime beaucoup, c’est le mélange de différents styles artistiques et les objets du quotidien. Par exemple, dans le mobilier, les vêtements, parfois on retrouve des motifs de ces tendances artistiques et j’adore ça. En réalité, c’est sur le design de produits artisanaux que je concentre le plus mes recherches. Je respecte vraiment le travail artisanal et ceux qui le pratiquent, notamment car c’est quelque chose que je ne sais pas faire. Pour moi ces gens sont aussi des magiciens.

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« On s’est alors dit que notre plume pouvait avoir le même pouvoir que la baguette des grands sorciers. »

 

Vous êtes également illustratrice, notamment pour des couvertures de romans ou de comics. Le dessin semble avoir une grande importance dans votre culture et votre parcours d’auteure. Avec L’Atelier des sorciers, vous êtes cependant à la fois sur le dessin et le scénario. Qu’est-ce que vous appréciez le plus dans le métier de mangaka ?

Ce qui me plait le plus est sans nul doute le dessin. J’adore dessiner depuis toujours et je prends un réel plaisir à le faire. Au contraire, quand je dois réfléchir à l’histoire de L’Atelier des sorciers, je souffre énormément. J’aime beaucoup construire cet univers de toutes pièces et faire avancer mes personnages, mais je dois dire que c’est le versant du travail que je trouve le plus éprouvant.

Et comment travaillez-vous au quotidien pour rendre vos planches dans les temps ?

Comme beaucoup de mangakas, je travaille surtout la nuit. Vers minuit j’allume Skype, et je discute avec un groupe d’autres mangakas tout en travaillant. J’ai deux assistantes, mais elles ne travaillent qu’une semaine avant la date de rendu. Il faut dire que je travaille quasiment seule, car c’est une histoire fantastique de pur imaginaire que je crée : j’ai du mal à expliquer aux assistantes ce que je vais faire ou ce que j’attendrais d’elles si elles devaient le faire à ma place.

Comment vous organisez-vous ?

Ce qui me prend le plus d’énergie, c’est le scénario. Une fois qu’il est terminé, je suis libérée et je peux m’adonner au dessin. Après je fais un nemu [storyboard de manga – NDLR] au crayonné épais. Quand il est validé, je m’attaque au dessin définitif. J’arrive généralement à faire 3 à 4 planches par jour rien qu’en dessinant les personnages. Je reviens plus tard sur ces planches pour les décors, en gardant à peu près le même rythme. Jusqu’à cette étape, je travaille avec des outils de dessin classiques, mais quand je dois rendre des pages ou des illustrations en couleur, je les numérise et j’utilise Photoshop pour colorier. J’arrive en général à finir 30 pages en une vingtaine de jours. Je prends le temps de bien faire et je fais en sorte que chacune de mes cases soit aussi belle que possible. Il faut dire que pour moi les mangas sont des œuvres d’art.

Dans votre série on retrouve cette importance du dessin, car c’est la source de la magie. Celle-ci ne s’invoque pas par la voix ou par une simple baguette magique, mais par la plume et le dessin. Lancer un sort se dessine et demande donc minutie et attention pour être totalement maîtrisé. D’où vous est venue cette idée ?

Un jour, en discutant avec mes amies illustratrices, on a parlé du travail du dessin et de sa réalisation en regardant ensemble une vidéo d’un illustrateur qui dessinait. En en parlant, on a mis en parallèle cette élaboration progressive du dessin avec la réalisation d’un tour de magie… On s’est alors dit que notre plume pouvait avoir le même pouvoir que la baguette des grands sorciers. Tout est parti de là.

L Atelier Visuel 2

« Le travail des coloristes que l’on retrouve dans le comics m’inspirent aussi pour mon manga. »

Vous écrivez une série mensuelle au Japon, mais vous travaillez aussi dans le comics et dites aimer la BD franco-belge. Qu’est-ce qui vous attire dans chacun de ces genres ?

Chaque pays et chaque civilisation a sa propre culture et cela se ressent en bande dessinée. Le manga est très proche de l’animation dans son découpage son rythme et sa narration. Tout est très fluide et le mouvement est très bien rendu. Dans la BD franco-belge, la qualité artistique est meilleure que tout ce qu’on peut voir ailleurs. C’est comme si chaque case était une œuvre à part entière et qu’on pouvait l’admirer pour elle-même. Dans le comics américain, ce sont les personnages qui sont importants. Il y a une tradition du héros ancrée. En plus, plusieurs auteurs peuvent intervenir sur une même série ou sur différentes histoires d’un même héros et cela apporte beaucoup à l’univers. Chaque dessinateur a ses propres techniques, son propre trait change, le découpage et le ton changent selon le scénariste… et ça donne à chaque fois des surprises et permet de développer les licences d’une manière infinie.

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« J’aimerais que chaque case puisse être contemplée comme un tableau. »

Et qu’est-ce que ces BD et comics vous apportent pour vos propres oeuvres ?

Cela m’inspire énormément. Je fais en sorte de prendre le meilleur de ce que je vois dans tous les genres de bandes dessinées. Pour L’Atelier des sorciers, comme dans la bande dessinée européenne, j’aimerais que chaque case puisse être contemplée comme un tableau. Comme il m’arrive d’admirer les planches d’auteurs franco-belges, j’espère que certains le font aussi en regardant les miennes. Pour ce qui est de la narration, je me sers de l’efficacité narrative du manga. Par contre, je garde l’originalité du découpage des comics, car cela donne énormément de possibilités de mises en page. Les formes de cases originales et le travail des coloristes que l’on retrouve dans le comics m’inspirent aussi pour mon manga.

(Merci à Kôji Terayama (Kodansha) et Clarisse Langlet (Pika) pour l’organisation de cette interview. Interprète : Shoko Takahashi.)

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L’Atelier des sorciers #1-2.
Kamome Shirahama.
Pika, 7,50 €.

Images © TONGARI BOSHI NO ATELIER © Kamome Shirahama / Kodansha Ltd.
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