Aliocha disparu
L’errance, toujours. Dans son précédent excellent livre, Shanghai Chagrin, Léopold Prudon évoquait déjà ce drôle de rapport au temps et à l’espace. Dans cet album marqué par la perte de son père, il se servait d’une ville inconnue pour laisser aller sa marche et son esprit et divaguer aussi bien dans le labyrinthe urbain que dans ses propres ruines mentales. Aliocha disparu creuse une nouvelle fois ce parallèle, faisant de la recherche effrénée d’un frère en milieu urbain le symbole d’une perte de soi.
Après la mort du père, la famille d’Emily se désagrège gentiment. La mère passe ses journées
allongée dans le canapé pendant que le frère est simplement absent et réapparait par intermittence. Comme ce soir, où Emily et Aliocha semblent partis pour retrouver leur complicité d’antan. Mais les ressorts sont rouillés. Et à la fin de la soirée, Aliocha disparaît. Commence alors pour Emily une poursuite molle où la réalité concrète de la ville laisse s’échapper des fumées oniriques, nous plaçant dans un monde sur le fil, entre la nuit et le jour, le fantasme et le véritable, les chiens et les loups.
Léopold Prudon replonge avec Aliocha disparu dans les abîmes du deuil et des relations familiales. Cet album, plus ambitieux que le précédent et enrobé d’une grosse part de fiction, cache pourtant mal l’obsession restée intacte de son auteur : le méandre. Réseaux synaptiques et réseaux urbains sont les pièces d’un même puzzle que nous ne parviendrons jamais à finir, se cognant sans cesse aux culs-de-sacs, se frottant aux ronces, n’arrivant pas à trouver le chemin de la rédemption. Quelque part entre Daniel Clowes et Yoshiharu Tsuge, le dessin vient appuyer ce sentiment de la fesse entre deux chaises, suprêmement précis et parfaitement cartoonesque. Aliocha est perdu, Emily est perdue, nous le sommes aussi et cette révélation nous saute aux yeux en même temps qu’elle touche au cœur. Léopold Prudon parvient à nous rendre clairvoyant en nous plongeant dans le brouillard.





Publiez un commentaire