Les Dissidents
En 1916, le président américain Woodrow Wilson est en passe de retourner sa veste et d’entrer en guerre en Europe. Le journal satirique The Masses, pacifiste et anticapitaliste, ne l’épargne pas dans ses articles et ses dessins, ainsi que les industriels qui vont s’enrichir sur le dos du conflit et des morts. Mais l’administration et des citoyens conservateurs vont tout faire pour museler cette opposition, alors que, dans le même temps, le syndicalisme ouvrier est réprimé et le racisme largement répandu. Un jeune dessinateur de presse, fasciné par la liberté de ton de The Masses et convaincu par sa ligne éditoriale, va s’y faire une petite place. Et vivre cette lutte politique mesquine et violente au plus près…
Après avoir décrypté les événements qui ont mené à un bain de sang sur un campus dans Kent State, Derf Backderf replonge dans la reconstitution historique des traumas méconnus de l’Histoire américaine. Il s’appuie ici sur un dessinateur fictif mais crédible, qui va rencontrer les pointures de l’époque du dessin de presse (Art Young, Boardman Robinson…) ainsi que des reporters engagés et des militantes fascinantes. Il incarne aussi les victimes de la répression politique (il perd une jambe suite à une attaque contre une réunion de gauche) et de la xénophobie (d’origine allemande, il est forcément suspect). Grâce une documentation précise et abondante, l’auteur de Mon ami Dahmer fournit un récit solide et souvent édifiant, comme quand il décrit les descentes d’une milice citoyenne armée contre les journaux et sympathisants gauchistes, le tout sous l’oeil bienveillant des autorités locales.
Avec son trait épais et sculptural, Derf Backderf incarne parfaitement sa galerie de nombreux personnages, et trouve le bon rythme entre fresque prenante et documentaire historique sérieux, fort riche en texte – les nombreuses et passionnantes notes qui concluent l’ouvrage sont aussi un bonus appréciable. Intéressant, exigeant et engagé, Les Dissidents constituent une lecture majeure et nécessaire de cette rentrée, notamment en raison de ses échos avec l’actualité, des deux côtés de l’Atlantique, là où les démocraties vacillent sous les crises économiques, les manœuvres des élites et la montée des extrémismes. Car le bégaiement de l’Histoire fait toujours frisonner…





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